La proposition d’une trace

À la naissance des œuvres musicales il y a des forces physiques, des attitudes, des gestes, des insistances. Des manières de faire. Faire sonner, faire vibrer. Quelque chose se passe dans telle ou telle autre construction de l’air mis en vibration d’une certaine manière par le biais d’instruments ou de voix. Quelque chose se passe et quelque chose passe. Il n’y a au final rien à voir, rien à toucher. Et pourtant là, comme ça, se présente une obsession, la trace d’un sentiment ou état de conscience qui fut singulier, d’une expérience, en somme : d’un certain rapport au monde. C’est la proposition d’une trace. Par le jeu d’intervalles, rythmes, dynamiques et timbres plus ou moins tendus ou distendus, les œuvres musicales forment des traces d’un genre bien particulier. Des traces de vécu où dominent l’intensité et le mouvement. Indices invisibles, impalpables et surtout dont la nature paradoxale résiste parfaitement au sens commun, à l’objectivité malgré leur indéniable force expressive. On fabrique en fait les ruines sonores d’une histoire vraie sur laquelle les mots n’ont pas eu assez de prise et qu’ils n’auraient pu rendre ni conserver de façon satisfaisante. Le signal retentit, forcément incomplet, d’une chose vécue, déjà forcément perdue pour elle-même, mais dont l’intensité sauvée résonne et se propage. Un écho, une ruine sonore. Quelque chose est arrivé à quelqu’un, on n’en a plus que la trace vibrante. C’est une affaire qui se passe entre les hommes.

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Alvin se transforme – I am sitting in a room (Alvin Lucier – 1969)

Brandeis University, Waltham, Massachussets. Un jour d’automne 1969. Alvin Lucier se transforme. Assis dans une pièce différente de celle où vous vous trouvez maintenant, il parle tout seul et, ce faisant, se transforme. Le ton est calme, il explique ce qu’il est en train de faire. Alvin trafique sa voix qui égrène des mots avec un couple de magnétophones. Il s’enregistre puis enregistre l’enregistrement, puis l’enregistrement de l’enregistrement, again and again. Au fil des répétitions la créature sonore évolue, s’altère. D’un homme qui parle, d’un homme intelligible, il arrive peu à peu à une sorte de balancement de cloches assourdies auréolées de crissements. Little by little les mots se sont désagrégés et, avec eux, l’Alvin qui les prononçait au départ. Alvin-personne devenu Alvin-son a obstinément voyagé et muté. Le corps mutant d’Alvin-son a perdu lentement mais sûrement son intelligibilité, aussi ce léger bégaiement qui étirait bizarrement certaines de ses consonnes. Le sujet Alvin que contenaient les mots intelligibles est finalement aboli. À la place, une trace vibrante faite de ricochets successifs de fréquences. Et cela chante. On discerne quatre notes, presque un signal cosmique, do, fa, fa#, la# éparpillées sur trois octaves, un registre à peine humain. Mais il faut dire qu’Alvin a emporté avec lui beaucoup de la pièce, cette fameuse room, où il se tenait assis durant sa transformation. D’ailleurs est-ce plutôt l’espace qui l’a finalement absorbé lui, Alvin. L’espace résonnant de cette pièce où l’on imagine table, chaises, lampes, instruments, objets, matériaux divers et qui ont fini par fusionner ainsi avec lui. Alvin est compositeur. Alvin a fait exprès. Il a composé cela. C’est un processus, process en anglais. Dans ce processus, la désintégration du langage a laissé une trace vibrante où l’homme est confondu avec le monde résonnant qui l’entoure. Alvin s’est dissous dans le monde. Un acte musical est commis.

Ecoutez I am sitting in a room d’Alvin Lucier sur Vimeo

Scène primitive

Enfant, j’avais un magnéto à cassettes, un appareil rudimentaire, presque un jouet. Je m’enregistrais, rembobinais puis écoutais. C’était bien moi qui revenais alors et pourtant déjà tout autre chose. Je ne reconnaissais pas vraiment ma propre voix. Par la magie apparemment dérisoire de cette manipulation, elle devenait étrange. C’était d’abord que plus rien ne la rattachait à mon corps, qu’elle semblait entrée en apesanteur, et aussi surtout qu’elle se trouvait de la sorte comprise à égalité avec toutes sortes de bruits, prononcés ou ténus et qui m’avaient souvent échappé dans le moment même de l’enregistrement. J’étais subjugué par ce phénomène. Un bruit d’objet rencontrant une surface là-bas dans la cuisine, un bref éclat de voix arrivé depuis la rue, un pépiement étouffé, des cliquetis lointains, des frôlements, choses animées, heurtées, ayant plus ou moins conservé leur nom, leur identité. Il suffisait de rembobiner pour réanimer le tout. Encore y avait-il ce souffle continu fascinant, bruit de fond dit-on, qui enveloppait tout cela, fluait entre les objets. Une signature acoustique de l’espace-temps où tout avait été saisi ensemble. Et lorsque je me taisais et qu’aucun incident sonore ne se produisait autour de moi, alors ce bruit hiératique gagnait aussitôt en intensité, paraissant avancer dans ma direction comme pour me rejoindre et me reprendre. Bien sûr, ce n’était que la réponse automatique du magnétophone au silence, son micro comme un radar s’en allant fouiller plus loin, mais je ne pouvais me lasser de provoquer cette réponse à répétition.

Je ne connaissais pas le nom des notes ni ne savais rien du prestige de la grande musique. Je bricolais dans ma chambre de petits blocs sonores de monde perdu.