Hors de soi – Jonchaies (Iannis Xenakis – 1977)

D’abord, il faut se résoudre à perdre la face, perdre la figure. La figure s’absente radicalement, se désintègre. Ici, pas de ligne-figure qui puisse cristalliser les élans de la subjectivité. Pas de dimension respirable pour une telle ligne. L’échelle même à laquelle opère ordinairement le psychisme humain est démantelée d’entrée de jeu. Les limites sont d’emblée dépassées, la figure défaite. Ce ne sera pas un rapport sujet/monde. Ce sera un monde dénué de sujet. C’est le postulat initial. Se mettre hors de soi signifie avant toute chose perdre sa figure, abdiquer la ligne fermement constituée qui la délimitait. Le visage explose et le pur espace s’engouffre dans l’écoute. L’espace sonore stochastique. Un espace déferlant, absolument disproportionné, paroxystique. Les forces qui le font croître et l’animent sont sans commune mesure avec la représentation d’un potentiel proprement humain. Se mettre hors de soi ne renvoie ici à nulle colère, agitation ou folie de nature humaine. Il y a là en fait une tentative pour outrepasser l’humain en tant qu’ordre de grandeur. Le Soi débordé en question ne se résume pas à un Soi-individu, il s’agit carrément d’un Soi-humanité. Sortir de ce Soi là, tout au moins simuler par le sens de l’ouïe cette sortie pour approcher la notion d’une échelle phénoménale qui outrepasse la figure de l’homme. Le cosmos sans l’homme. Avant lui, au-delà de lui. Hors de sa portée. Peut-on seulement commencer à imaginer ce que recouvre cet au-delà de l’homme, ne serait-ce qu’en termes d’étendue ? Sauf tout le sincère respect qu’on leur doit, les mesures chiffrées que nous transmettent les astrophysiciens à ce sujet sont tellement bizarres. Avec leurs milliers de zéros elles ne font pas un début de sensation acceptable. Peut-on seulement imaginer de commencer à appréhender par la sensation ce qu’est concrètement une supernova, une géante rouge, un trou noir avaleur de lumière, une collision de galaxies… ? La naissance, la vie et la mort des corps cosmiques, hors du Soi-humanité. Les affections des corps célestes massifs. Leurs intensités physiques. L’œil tourbillonnant de Jupiter. Les vents effrénés de Neptune. La matière inouïe qui prend forme et se transforme encore, s’agrège ou se désagrège sur des échelles effarantes de temps et d’espace. Et comment cette expérience, par définition, nous manque. Comment ce manque peut vivement nous intriguer. Mais quel est donc ce ventre si terriblement ailleurs dont nous sommes pourtant issus ? Et nos figures qui n’y résonnent pas, qui n’y retrouvent pas leur image ? La musique elle-même n’apporte aucune réponse et n’en apportera jamais. La musique nous transpose étrangement. Elle peut assouvir un besoin profond de sortir de soi, d’éprouver l’altérité. Nous prêter le corps des nuages, celui des insectes, celui des astres… Mais l’élucidation n’est pas en son pouvoir. Les réponses manquent là où nous emporte la musique. Et pourtant, l’on y demeure en cet extraordinaire éveil que l’on nomme écoute. Telle est sa noblesse.

Ecoutez Jonchaies de Iannis Xenakis sur You Tube

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