Le gentleman qui s’évapore – Un portrait de Mark Hollis

La cravate noire bien ajustée sur une chemise claire. Une rare image de Mark Hollis peu de temps avant son évaporation. Cette cravate soignée, comme un signe ténu de la discipline, de l’application qu’il aura fallu à sa tâche. Sa migration.

Quitter le vacarme de la notoriété. Délaisser le pilon des boîtes à rythmes et autres synthés gorgés de glucose. Dépasser du star-system les attentes forcenées, lucratives surtout qu’il avait fait naître, comme par inadvertance, sur sa route. Désobéir aux sirènes. Ce n’était là qu’une étape. Son irrésistible migration s’est faite par étapes.

Au final, Mark visait un coin de sous-bois, pressenti de lui seul. Avec ses toiles d’araignées faiblement vibrantes, ses champignons microscopiques, le crépitement étouffé, à peine audible, des écorces humides, de la mousse. Il lui fallait s’étendre dans de petits morceaux de lumière frêle, sur la mousse et laisser s’épanouir, à hauteur de nez, trois ou quatre notes subtiles. Enfin seul, ou presque. Tendre sa fantastique oreille à sa guise. À la mesure de sa very own guise. Attendre. Ravissement. Comment l’un ou l’autre bruissement irrigue en secret le monde.

Ou bien une pièce calme. A room, so very quiet. Rien qu’une pièce où l’on puisse s’écouter respirer, où l’on puisse accueillir jusqu’à la pulpe de l’index effleurant la corde d’une guitare, le soupir d’un pédalier d’harmonium délicatement appuyé. Des précautions. Du tact. Un sens aigu de l’accident minuscule. Deux doigts de clarinette par-ci ou par-là, plutôt de biais. Une gouttelette de basson dont l’on n’aurait pu prévoir le moment de la chute. Hésitations sérieusement calculées. Le calcul raffiné de ce qui va sonner toujours un millimètre en deçà d’une attente possible.

Aussi, Mark ne chante plus, à proprement parler. Il a trop longtemps trop forcé. Désormais, il susurre, il bruisse, il prie… Il contemple le voile sonore qui enveloppe son visage. Le timbre perd en épaisseur et gagne en incandescence. De la buée tout juste colorée de fréquences dont il observe les articulations.

Mark revient de loin. Il a passé les sables mouvants. Le vortex insensé. Billboards. Lettres de néon. La succion vorace du Hit-Parade. Les producteurs à longues dents et tout ça qui voulait sa peau. Trophée pour les masses dévorantes. Entertainment. Trop de lumière crue, de cris, de chaînes sans doute.

À présent, il compte religieusement ses notes. En parfait gentleman, il les réchauffe dans le creux des deux mains. Il donne de l’importance à chacune avant de les laisser s’élever, si gracieuses parce que si tendrement façonnées, si près du corps attentif. Il ne saurait plus y avoir de notes sans importance dedans, sans incubation expressive parvenue à son terme.
Et combien le temps s’étire si près de la douceur! Les sons commis à raz du silence finissent par ne plus nous rejoindre. Mark Hollis a fini par se taire. On ne sait pas au juste. Engendrement du silence. Évaporation totale. Dissémination dans l’ordinaire. On perd sa trace dans les environs de Londres. A-t-il desserré sa cravate ?

Ecoutez A life (1895-1915) de Mark Hollis sur You Tube

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Laissé tranquille – Notturno in progressione (Giuliano d’Angiolini – 2004)

Un certain pas de côté, et voici le pointillé des choses. Les choses pour elles-mêmes, orchestrées sans dessein préalable. Orchestrées par la seule coïncidence de leurs durées respectives. On va là où le langage se décolle des choses. Le modèle du langage, qui imprègne si souvent la musique par ailleurs, est ici tout à fait mis en sourdine. Les étiquettes, les associations convenues, les modes d’emploi sont gommés. On va, avec les sons, sur la bordure d’une zone où la psychologie achoppe, où l’on suppose que commence un monde qui fonctionne sans intervention humaine.

Détachement. Fraîcheur. Soulagement. L’apaisante obscurité est faite, et cette nuit-là progresse, légère, épurée du réseau des intentions, des volontés. La volonté des hommes imprimée sur le dos des choses, l’assemblage fiévreux des mots est levé pour la nuit.

Couvre-feu. Paix. Gratitude. Merci à cette nuit-là. Merci pour l’étrange légèreté. Cet air nocturne qui passe sans rien dire. Sans dénoncer les choses qu’il caresse en passant, les laissant là où elles ne sont que là. Pour une fois, et peut-être même davantage, on ne voulait justement plus rien savoir. N’être plus soi-même qu’un point parmi le pointillé général, dans l’ombre égalisatrice. Soi égalisé au reste. Simplement sentir le flux qui emporte les choses allégées de leur signification. Le simple clignotement des choses. Petits appels feutrés de phares. Choses-plumes, choses-granules de poussière, choses-étoiles si loin… à peine vibrantes. Dans l’air de la nuit, la machine éteinte du sens. Tous les « ça veut dire » sont débranchés. Un air de virginité, si possible… Oui, merci pour le moment vierge, pour le frôlement.

Et puis au revoir douleur, ici tu te tiendras plus tranquille. « Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici (…) / Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. » La paix en marche. Nous ne dormirons pas pour autant. Nous verrons plutôt mise en sommeil la bagarre des relations, l’étau des relations se desserrer. Et l’on va rester grand ouvert sans plus rien savoir, si possible… Dériver avec la progression de la nuit, sans plus rien qui empêtre. Passer la nuit qui passe. La nuit plus généreuse que le jour avec sa progression, son passage qu’elle livre plus à nu, plus pur. Un passage plus sensible et plus habitable pour lui-même. Devenir passage parmi tout ce qui passe, réduit pour une fois, et peut-être davantage, à cette dimension paisible. Laissé tranquille. Laissé là où l’on est que là. Laissé là, un point, c’est tout.

Ecoutez un extrait de Notturno in progressione de Giuliano d’Angiolini (Quatuor Parisii), et achetez les yeux fermés le CD Giuliano d’Angiolini : Simmetrie di ritorno

Giuliano d’Angiolini – Le présent indéfini

Il arrive par vagues, accompagné d’un très léger tournis, d’une sensation qui rappelle vaguement celle de la nausée. Le souvenir émerge, par une alchimie inscrutable, des zones les plus disparates du passé. Ceux de l’enfance sont moins nombreux et moins plastiques : le souvenir d’enfance a été déjà élaboré dans la jeunesse et il a acquis une allure presque fossile. Souvenirs de souvenirs. Et pourtant l’autre jour il m’est revenu à la bouche le goût vif de la fougasse que je mangeais près de la mer. J’ai été surpris par cette saveur, d’autant plus ingénue que l’enfant que j’étais ne devinait rien de la vie.

Grandir, passer de l’enfance à l’adolescence et de celle-ci à l’âge adulte comporte – justement – l’élaboration du vécu enfantin. Dans les années qui suivent, cette activité devient marginale et c’est peut-être par là que le temps apparaît davantage fluide et flexible. Mais le temps qui s’est écoulé – si rapidement, il nous semble – est en réalité un abîme.

La vie passée affleure à nouveau maintenant parce que je suis proche de la mort.

Du temps on ne peut rien saisir. Ce que nous nommons ainsi est une projection, une abstraction sans consistance, de notre expérience de la vie. Avec la physique moderne, le temps a perdu le caractère de l’absolu et de la constance. Les horloges ne battent pas la même heure dans l’univers.

J’ai le sentiment, la conviction intuitive, que le temps n’est pas une dimension étrangère aux corps, sur laquelle ceux-ci reposent, mais qu’il serait – un peu comme la gravité – un attribut, une propriété, des corps eux-mêmes. Une dimension des corps et de l’individu qui n’existe pas en soi. Le temps c’est la vie qui flue dans le présent.

L’objet de mes compositions est le lyrisme de ce présent indéfini et immanent qui s’érige au-delà – et même contre – l’écoulement illusoire d’un temps métaphysique, d’une temporalité historique ou psychologique faite de climax et de fractures.

Cette nuit j’ai rêvé de ma mort. Je ne l’ai pas vraiment « rêvée » comme on l’entend d’habitude, je ne l’ai pas mise en scène et observée de dehors, ainsi qu’il m’est arrivé de le faire tant de fois, mais je l’ai vécue. Le moment du trépas, tel que je l’ai senti, a porté le corps à basculer vers l’arrière et ceci m’a réveillé. De cette expérience fulgurante je tire un enseignement qui est celui de la vérité directement éprouvée : on a l’habitude de penser la mort comme quelque chose qui nous est étranger, quelque chose qui vient de dehors et qui nous épouvante. Au contraire, j’ai senti cette nuit qu’elle était une manifestation de notre être intime, qui vient de l’intérieur : nous l’engendrons comme nous le faisons pour tous ces phénomènes que l’esprit ou le corps occasionnent pendant toute la vie. La mort est en ce sens, naturelle ; elle fait partie – comme le temps – de notre intimité et je dirais presque, de notre volonté.

Extrait de Quelques écrits (Texte intégral sur le site du compositeur)

Le Pipeline de la transcendance – Viderunt omnes (Pérotin – 1198)

Quelque chose insiste, creuse, sculpte inexorablement le monde. Avec une infinie patience. Au-delà même de toute patience concevable. Partout à la fois, la persistance d’un ressac, en dehors du temps où s’affairent les hommes, un flux et reflux, perpétuel tuilage de vagues. Ailleurs que dans le temps où se jouent les drames, ailleurs que dans le temps où le corps de l’un ou de l’autre participe à l’échelle des évènements. Parce qu’il ne s’agit pas ici du corps de l’un ou de l’autre, mais plutôt de la captation d’une force essentielle qui travaille en arrière-plan de tout le sensible.

Viderunt omnes/tous verront.

Pérotin fabrique une machine sonore à capter de la pure insistance. Une foreuse de la grâce divine qui entend ronger le temps événementiel de chacun. Et le ressac mangera peu à peu tous les rivages du doute devant l’éternel. C’est l’inextinguible érosion des doutes. Ils finiront bien par voir, tous autant qu’ils sont. Et ce qui insiste à ce point finira par être tout à fait révélé. L’omniprésence de Dieu.

Le splendide outil de propagande que voilà. Conçu à la mesure de la cathédrale Notre-Dame, dont il est contemporain de l’édification. Outil parvenu intact jusqu’à nous, si vivace malgré l’usure des siècles. Un Pipeline de la transcendance. Avec d’abord, en son fondement, la Vox immensurabilis, sonorité soutenue fixe et droite, laquelle, à elle seule, submerge l’écoute comme un rayon pénétrant qui ne faiblit pas, ne cède pas. Injecte du toujours plus large, corrode et défait les petites affaires privées pour y substituer la conscience de l’infini. Hyper vox, indéfiniment étirée, qu’aucun obstacle ne freine ni ne courbe, dont la prise de souffle est si vaste qu’on en perd la trace. Cette rectitude : également une image acoustique pour l’inébranlable foi.

Et dans le sillage de cette pénétration continue, viennent, reviennent et chatoient les harmoniques de la pure insistance. Le ressac lui-même. Toujours pareil, toujours autre. La compréhension de la différence ne s’acquiert qu’à la condition de percevoir et accepter ce qui insiste sous elle. Chaque vague qui arrive remet en jeu la vague d’avant. Toutes les vagues, toutes les individualités procèdent du même unique principe. À la surface de l’écoute, l’écume varie, brille toujours un peu autrement, mais la poussée qui soutient l’apparition de cette variable demeure, elle, sans accident et sans déviation.

Du secundum au quadruplum, les voix se mélangent, s’imbriquent, se prolongent par touches successives sans se démarquer, sans s’extraire du chatoiement polyphonique auquel elles concourent. Nulle voix ne dit alors son propre je. C’est du nous que l’on entend là. Des cellules de nous, qui est du je multiple enchâssé, sans cesse propulsées par le ressac. Les je font un nous. Et par la réitération, par l’accumulation de ce nous fusionnel transparaît le dessin d’un autre Je, élevé à la puissance majuscule. Ce qui résonne en définitive est le Je majuscule en expansion. Le Je majuscule, en l’occurrence divin, qui comprend toutes les possibles fractions de je minuscule. Viderunt omnes. Par force d’insistance joyeuse, tous pourront voir cela qui les comprend.

Mais il y a là aussi un paradoxe. N’oublions pas que nous sommes au moyen-âge et que nous assistons à la naissance de la polyphonie occidentale, à l’émergence du multiple simultané en musique. À partir de l’Un, le multiple émerge à peine, à tâtons. On sait combien il ira en s’émancipant par la suite. Combien la foison des singularités qui s’affirment finira par brouiller, déborder l’image du principe unificateur. Pour pouvoir montrer combien la multitude des singularités était comprise en la cohérence de Dieu, il a fallu commencer de la figurer, de la représenter par du son disjoint et, en quelque sorte, laisser s’introduire le ver dans le fruit défendu de la monodie sacrée. Comme en peinture (je pense notamment ici aux œuvres du Pontormo où, en dépit du sujet religieux, prolifère la guirlande des corps tordus en tous sens), la volonté de l’Église vis-à-vis de l’Art a fini par tourner court.

Ecoutez Viderunt omnes de Pérotin sur You Tube

Pascal Dusapin – Attendre. Continuer. Mémoire

Pour composer, il est préférable d’attendre. Longtemps. C’est dans ce temps long, presque perdu (et qui se perd dans les détails de l’écriture), que se joue l’attente. Attendre, c’est trouver. Pour trouver, il faut perdre du temps. Cette perte est l’attente. Je suis toujours surpris de constater que l’objet de ma quête vient en attendant. Mais cette attente-là n’est pas inactive, au contraire. L’écriture d’une partition est si complexe (je veux dire « compliquée »), si généreuse en perte de temps, qu’elle produit naturellement, presque d’elle-même, l’espace de cette attente.

Lorsqu’un oiseau vole, l’air se divise autour de lui en minces filets. Chacune de ces invisibles traces en produit d’autres, et d’autres encore, qui se divisent à l’infini, engendrant de fines chaînes de tourbillons. L’air est sillonné d’innombrables surfaces vibrantes dont les périodes ne cessent jamais d’en devenir d’autres. Tout comme ces tourbillons d’air, composer, c’est se réjouir de cet infini mouvement. C’est un acte vitaliste. L’enjeu de la musique, son ravissement, c’est devenir. Devenir une autre. La musique est un pur monde de devenirs où tout est mouvement et retourne au mouvement qui l’a engendré. Composer, c’est ne jamais commencer, ni recommencer, ni finir. Composer, c’est continuer. Finalement, la musique n’a guère besoin de temps. Elle est le temps. Mais cet autre temps-là qui passe, à côté, sans jamais en finir, est-il le véritable contenant des évènements musicaux à venir, si nous ne pouvons jamais connaître le développement de ceux-ci que notre oreille découvre pour la première fois ? Lorsqu’on dit : « Il faut que j’entende ça à nouveau », c’est bien parce que notre cerveau n’a pas assimilé l’écart de temps entre le silence d’avant et le souvenir d’après. Entendre, c’est donc reconnaître le chemin. Or, écouter, c’est bien davantage, c’est avant tout chercher ce chemin. Les musiques que l’on pourrait qualifier de craintives, celles qui préfèrent être réentendues avant même qu’elles ne soient écoutées, celles qu’on re-connaît déjà avant même qu’elles retournent au silence sont celles qui substituent, à l’écoute, les convenances de la mémoire. Cette mémoire-là, c’est le brisant du composer. La mémoire qui compte n’est pas l’intuition de celui qui retrouve le chemin déjà parcouru, mais l’expérience de celui qui cherche en travers des chemins. La mémoire, c’est faire surgir un champ de coïncidences vives et rayonnantes. À cette condition, la mémoire peut devenir la vraie substance de la musique.

Extrait de Apprendre c’est devenir un autre (Une musique en train de se faire, Seuil, 2009)

Jardin du sommeil d’amour – Turangalîla Symphonie n°6 (Olivier Messiaen – 1948)

Les amants s’endorment. Le sommeil des amants infuse. Très tendrement. Et dans le sommeil d’amour, un paysage concilié s’épanche depuis les corps dormants qui s’enlacent. Ce sommeil-là prolonge les corps sous la forme d’une étendue. L’avènement littéral d’un paysage depuis les souffles, les pores amoureux. Et tout y sera concilié. Le sommeil infuse et l’amour se propage dans l’espace, gagne un monde. La confiance suprême est inoculée au monde. Elle pousse, croît partout depuis le corps des amants. Une croissance suave qui entrelace. Où tout ce qui est gagné de croissance, simultanément, s’entrelace. Le corps en sommeil des amants sécrète du paysage entremêlant. Cela au rythme des respirations confondues en une seule. Si profondément calme. Tout l’espace porte l’empreinte de cette respiration sereine. De l’espace innocent, infiniment doux et qui semble pouvoir durer toujours. Où les formes si gracieuses et souples croissent comme baisers dans l’entrelacs panoramique. C’est un jardin : lieu de croissance harmonisée. Un jardin en expansion tranquille. Tranquillité sans égale d’un ici où rien ne sera plus séparé. Le temps morcelé d’avant l’amour s’est évanoui au profit d’une immense respiration fertile. L’exhalation /inhalation sans trouble du monde rendu si doux. Adouci, poli par la respiration du sommeil amoureux. En toute chose qui compose ce paysage, en toute chose se trouve la semence du matin. Semence du commencement, du possible. Volupté dans le matin tout puissant. Délicieusement choir, enfler, choir et enfler encore. Les tournesols ondulent lentement à perte de vue. Le vent tiède contient la joie réverbérée des oiseaux. Tout est caresse et rosée. Semence des caresses et leur démultiplication par la rosée. Reflets de reflets. Miroitement du monde. L’interpénétration des formes caressantes et caressées en un déploiement continu de reflets. Plus rien ne s’interpose. Plus rien ne peut blesser. La fracture par le silence est abolie. Tous les murmures sont tressés. Le tissu des murmures conjugués ne connaît pas la séparation par le silence. Les contrastes, la brusquerie y sont inconcevables. Ici est la cautérisation de toutes les plaies, jusqu’à l’oubli des plaies. Le pardon à toutes les offenses. Le pardon majuscule. Le ciel épouse la terre, insémine ses nuages dans les corps disparates d’avant l’amour pour les soulever ensemble, les porter sur le fil d’une clarté perpétuellement naissante, sans fin retenue à l’état de promesse. En ce jardin-là, la mort jamais n’exista ni n’existera jamais. Du moins pour autant que durera le sommeil d’amour. Car, en somme, cette éternité heureuse est aussi provisoire. 76 mesures d’éternité factice, mais combien précieuse et nourricière, ce n’est déjà pas si mal.

Ecoutez Jardin du sommeil d’amour extrait de la Turangalîla Symphonie d’Olivier Messiaen sur You Tube

À moi de jouer – In memoriam Jean-Louis

Jean-Louis était beau. Il ne le savait pas. Il parlait quelquefois de sa gueule pourrie et sa véritable beauté lui échappait forcément.
Je l’ai connu sur les bancs de la 4ème, au bord de l’adolescence, qui est le bloc d’expérience le plus riche, le plus divers, le plus torrentiel aussi. Nos pères respectifs avaient à faire avec la chose militaire, cela suffit à donner une amorce de lien. Très vite l’amitié fut totale. Il était totalement mon ami. Mon vieux. Salut vieux, allô vieux… nous avions même inventé la déclinaison pseudo-latine de ce terme pour chaque nuance de la journée.

Je ne le savais pas, forcément : Jean-Louis était pour moi un rayon absolument singulier de fertilité et nous avions sept ans devant nous.

Il voulait être pilote de chasse. Sa vue n’était pas bonne et son rapport aux mathématiques assez défectueux. Mais il restait persuadé que son devenir côtoierait celui des plus hauts vents. Il écoulait cette attente fiévreuse en deux endroits essentiellement. D’une part, les modèles réduits d’avions assemblés et finis avec une minutie presque effrayante. Et d’autre part, sur le second versant de ce monde prospectif, la musique. Avec ces synthétiseurs, agencés à la manière d’un habitacle de vaisseau spatial. Impeccablement mis en scène et régulièrement briqués, quoiqu’il n’hésitât pas à leur ouvrir parfois le ventre pour aller y provoquer, de la pointe d’un fer à souder, ces sonorités autres qui leur manquaient selon lui.

Ainsi suis-je entré par là en musique, dans cet improbable cockpit à deux places.

Je regarde en arrière et je le vois debout, riant au beau milieu de ma vie d’alors qui est pour beaucoup la source et la condition de ma vie d’aujourd’hui.

Je ne savais pas l’expliquer ni lui non plus, car nous n’avions à ce moment-là aucun recul, mais il était l’intégrité même. Il ne savait vivre que dans la vérité la plus nette. Mentir, simuler, faire les choses à moitié n’étaient pas de mise. L’amitié était un pacte, avec ses rites et ses engagements, la plupart non-dits.

La pièce de musique était le lieu, l’officine par excellence des rites. C’était l’abri et le laboratoire. Au dehors le chaos, la mitraille incompréhensible des passions. Au dedans, le méticuleux cérémonial, la fabrication des sons et la translation constante de nos désordres adolescents respectifs en une forme aiguë et claire, celle de notre amitié en expansion et qui avait été, dès le premier jour, une évidence.
Souvent, après ces séances, et quand la nuit tombée au dehors enveloppait les fenêtres de la maison d’un profond calme noir que nous n’avions pas vu venir, le rituel se poursuivait à la cuisine. Là enfin on pouvait vraiment discuter. Le recyclage des affects en musique était bel et bien effectué, le monde était, pour sa majeure part, allé se coucher… c’était la légèreté, la fluidité. Nous n’avions plus qu’à nous laisser glisser jusqu’au cœur de cette association entre nous si bien polie, si ronde et dense. Grave ou drôle, chacune de ces heures-là est encore aujourd’hui comme une indestructible brique dans les fondations de mon être. Nous étions les deux ouvriers d’une incessante usine, un mécanisme qui tournait, triait, polissait, évacuait, analysait, triturait… Et c’était comme un ping-pong où quasiment jamais la balle n’aurait quitté la table tant nous étions naturellement en phase l’un avec l’autre.

De ma relation à lui je conserve la forme d’une ville dans l’être. Une ville avec toutes ses avenues, ruelles, impasses, souterrains, bâtiments, chambres secrètes et places publiques.

Quand venaient les étés, nous allions plonger avec les poulpes du golfe de Sagone. Bien que ses racines soient corses ou encore bordelaises, il se savait japonais. Il était déférent avec ma petite amie, pouvait l’appeler mademoiselle sans ironie. Nous jouions, sans nous en lasser jamais, à faire le mort pour l’autre. Il suffisait que l’un s’absente un instant pour retrouver l’autre étendu inerte, la bouche ouverte et les yeux exorbités, en travers d’une porte. J’ai une photo de lui vêtu d’une toge et assistant médusé à la tombée d’un rai étincelant sur une petite colonne de style antique. Jean-Louis avait un don prodigieux de mimétisme. Il pouvait se transformer en n’importe qui, s’approprier n’importe quelle voix ou attitude. Il samplait les gens avec une aisance déconcertante, un sortilège. Il dessinait et calligraphiait à la perfection, photographiait méthodiquement les astres, les éclipses.

Il était tout de vérité franche et donc il lui fallait ordonner le monde selon ses moyens propres, sans faire l’économie du travail sur soi que cela implique, délaissant les poncifs sociaux, tribaux dans lesquels la plupart tentent alors déjà de s’illustrer, good boys ou rebelles… il n’était ni l’un ni l’autre, plutôt aspiré tout entier dans une spirale de créativité. Chaque lettre de son alphabet vital devait être taillée et mûrie avec soin.

La veille du 14 Janvier 1990, tandis que je le quittais très tard, il m’a retenu d’un geste derrière le portail. Sa maison était située dans une partie à l’écart de la ville, désolée à ces heures-là. Il avait cru voir quelqu’un de louche approcher au loin et préférait attendre en retrait que ce quelqu’un soit passé. Figés, nous avons patienté une petite éternité silencieuse, les yeux dans les yeux. Rien ni personne n’est passé.
Le matin suivant était le jour de son 21ème anniversaire. Il est allé gravir la Sainte-Victoire. Cette montagne l’attirait fortement. Elle avait brûlé l’été précédent et ressemblait à la Lune fichée dans le sol à deux pas de chez lui. Mais cette Lune-là, trop friable s’est dérobée sous lui et un ravin l’a pris.
Entre ce ravin et lui, le cercle parfait de vingt-et-une rotations terrestres.

J’ai refusé de voir le corps, d’opposer une enveloppe vide contre ce regard pénétrant de la veille. Et puis le cercueil. Cette inadmissible boîte avec lui mort dedans. J’ai encore tourné le dos. Dans la cathédrale, je me suis réfugié à l’orgue. Au cimetière pourtant, il m’a fallu voir la boîte descendre dans le trou.

Peu après, j’ai fait ce rêve : j’étais immergé dans une baignoire non pas remplie d’eau mais de bandes magnétiques horriblement emmêlées. Des nœuds à défaire pour rendre audible la musique prise au-dedans. Jean-Louis est venu. Il a laissé couler sur moi une poignée encore de ces rubans noirs. Et c’était à moi de jouer.