Dédale des possibles – Prometeo (Luigi Nono – 1981-85)

Le possible plutôt que l’établi. Le possible tapi dans les lisières, les extrémités. Le possible, le non-réalisé. Parce que ce qui se trouve déjà réalisé ne suffit ni ne convient en tant que tel, se coagule tant et si bien que l’on pourrait en crever de congestion, y perdre toute liberté de mouvement. L’ordre établi, les consciences assoupies et l’oubli du pire qui niche là, la catastrophe pour qui s’endort au volant. Ne dormez pas debout. Cherchez. Cheminez sans cesse. Voyez tout là-bas cette frange presque imperceptible du son, ce signe fuyant qui paraît si terriblement éloigné. Le possible est là. Au fond du fond d’une inquiétude salutaire parce que motrice. Cheminez vers le possible, le non-advenu. Demeurez en mouvement. Chérissez l’inquiétude qui maintient en éveil. Ne vous contentez pas des carcans préformés, de la glu des chemins balisés pour touristes somnambules. Arpentez de travers, perdez-vous dans le dédale des canaux vénitiens, les passages reculés, là où sont tapis les plus infimes détails, leur surgissement hors de l’inconnu. Dépassez le brouillage compact, la masse opaque et gélatineuse des signes tièdes, des mots d’ordre, l’aliénation par le confort ou la soumission aveugle. Faites votre inlassable chemin.

Dans le son ténu-aplani, ultra-fragile palpite le véritable écho du possible, de ce qui point encore à peine et réclame une existence. Un plan d’intensité contenue, comme un champ de ressorts comprimés à l’extrême et duquel à tout instant peut surgir l’éclair fertile. Du plus lointain au plus proche à la vitesse de l’éclair. Du murmure au cri en une fraction de seconde. Rien entre les deux. Pas de zone médiane, confortablement étayée. Rien de familier. Du plus lointain au plus proche, soudain. La musique comme plan de surgissement. Le champ/le chant des possibles. La fabrique des illuminations par l’éclair. Fabbricca illuminata. Dans le grain même du son, la graine des possibles. Peuple d’infimes vibrations, peuple latent, cocons microscopiques, peuple du non-dit, du non agi, et tout ce qui se trouve étouffé, censuré, oublié… mais subsiste comme éclair potentiel.

Et puis l’absence totale de panneaux directionnels. Ce n’est pas une musique où l’on progresse par reconnaissance, mais un espace délibérément labyrinthique. Les rapports attendus sont complètement défaits. Chaque timbre tend à s’y faire passer pour un autre. Cheminer pour le possible est d’abord cela : dépassement des repères. Cheminer sans chemin préalable. Inventer à chaque pas le chemin. Le cheminement fait le chemin, pas l’inverse. C’est pourquoi ce dédale-là, bien qu’il puisse paraître inquiétant, n’a rien d’un piège truffé d’oppressantes impasses, mais doit, au contraire, s’aborder comme un espace qui ouvre à l’infini sur le pluriel des directions possibles. Un espace interrogatif conçu pour cheminer toujours, pour toujours rencontrer l’appel du nouveau, de l’autre. Appel qui affleure en tous points de l’espace ainsi ouvert. Dédale de type vénitien, jalonné de surprises et révélations pour qui consent à s’y laisser perdre. Labyrinthe initiatique pour dissoudre la surdité. Le bouchon épais des certitudes accumulées dans l’oreille peut bien fondre. Et revient le doute en sa plus belle puissance, la disponibilité devant ce que l’on n’attend pas. Ne pas savoir par avance ce qui va arriver. Écouter plus loin que soi. Écouter encore.

Ecoutez un extrait du Prometeo de Luigi Nono sur You Tube

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