Lové dans la chair sonore – For Samuel Beckett (Morton Feldman – 1987)

Voulez-vous entrer dans le son ? Au-dedans. Consentez-vous à pénétrer sa chair ? Pénétrer et fluer, oublieux, dans les veines du son ? Et laisser en retour le son s’introduire en soi par poussées fluides, si souples. Lentement mais sûrement, les veines du son, les veines de soi, s’entre-ramifiant. S’interpénétrant, le corps qui écoute et le corps sonore qui flue back and forth en vagues vibrantes, majestueusement pulsées, étagées. Graves. Au sens de la grave mer. La grave étendue. Sa houle patiente. La grave et charnelle substance sonore pénétrée et pénétrante. Entrer en oubli, dans la chair même du son, où ne se joue plus aucune histoire, où va se déliter la mémoire. Oublieux de soi. Enroulé, lové dans une boucle de temps comme vague infiniment recommencée. Roulis et non-soi graduel. Unself. Une complexe érosion rythmique insiste, perdure, émiette une à une les résistances. Écume dispersée des résistances. Abandon. Dans la chair du son devenant chair de soi, tenu en suspens. Le moment indéfiniment retenu. Voulez-vous descendre par paliers successifs, infiniment égaux bien qu’infiniment autres jusqu’à la possibilité d’une absence, d’une vacance pure ? Consentez-vous à faire corps commun avec le son purgé de toute histoire, de toute attente ? De lui, chaque poussée apporte sa charge de temps épuré. Dans l’enceinte du moment retenu, ni mémoire, ni attente n’ont plus cours. La chair sonore absorbe comme un buvard le temps et le restitue, le dépose, l’échoue à répétition en lambeaux globalement identiques et pourtant subtilement changeants. Le moment retenu est vivant. Il n’évolue plus et pourtant respire, tourne sur lui-même, au ralenti. Le ralenti pénètre jusqu’au cœur. Persistante enveloppe du moment suspendu. Moment sphérique. Où respirer le son si calme. Le va-et-vient du souffle imprégné de somptueuses fréquences. Inhaler la chair sonore. L’oreille, pour cette fois, assure la respiration. L’oreille consentante et concentrée conduit par paliers successifs jusqu’au seul mouvement respiratoire, rendu peu à peu si large. Le corps écoutant s’étend à celui de la grave mer. Flux et reflux si vaste au cœur du moment retenu. À l’unisson du si vaste berceau. Au ventre de la mer.

Ecoutez For Samuel Beckett de Morton Feldman sur You Tube

Publicités

Morton Feldman – Le type se réveille et dit…

(…) Alors me voilà, au milieu de la cinquantaine, et, il y a à peu près un an, je me suis retrouvé très contrarié. Terriblement contrarié. J’ai commencé à me demander si la musique était tout compte fait une forme d’art. Là, il y a vraiment de quoi être contrarié. Et je crois que la raison pour laquelle cela m’a tant contrarié vient de mes étudiants en doctorat. Parce qu’il se trouve qu’aucun d’entre eux ne semble la considérer comme une forme d’art. Oui, c’est une forme musicale, c’est une forme mémorielle, c’est une forme prétendument censée faire ceci ou cela, si vous faites ceci ou cela. Et donc me voilà ; après tout, Beethoven n’a guère vécu que quelques années de plus que je n’en ai aujourd’hui, moi qui vous parle. Bon alors je suis à la fin de ma vie, on va dire que je suis à la fin de ma vie ; je bosse depuis que j’ai treize ans ; je me réveille un beau jour et je me dis, « Bon sang, mais qu’est-ce que je fabrique ? Des formes mémorielles ? Des formes musicales ? Différentes sortes de, mettons, clichés à la Avedon ? Ici, on fait une balade dans les Alpes… Là, on s’encanaille avec des paysans… Et là, on remercie le ciel d’être venu à bout d’une maladie vénérienne, ou quoi encore ? Je veux dire, qu’est-ce que c’est à la fin, tous ces clichés, ces émotions figées ? Avons-nous en musique quoi que ce soit qui, par exemple, fasse vraiment le ménage ? Qui nous débarrasse pour de bon de la moindre trace d’illusion et de réalité ? Avons-nous quelque chose comme – Proust ? Avons-nous quoi que ce soit de comparable à Finnegans wake ? Je me demande bien. (…)

Mais je trouve que c’est intéressant – le type se réveille et dit, « Est-ce que la musique est une forme d’art ? »

Les processus, oui. Fantastiques, des poupées mécaniques, oui. Comme une fugue. Tout à fait comme ces fantastiques jouets mécaniques qui faisaient fureur dans les cours royales. Dont on sait comment les faire. On sait comment faire un processus.

Alors, que pouvons-nous attendre d’un compositeur, et que pouvons-nous attendre de la musique ? De quoi peut-il bien s’agir ?

Et ce qui est fantastique avec la musique, je trouve, c’est qu’il y a quelque chose de tellement inviolable, quelque chose – je ne dirais pas que c’est mystérieux… Une remarque de Whitehead a pu clarifier quelque chose pour moi la semaine dernière. Je ne sais pas à quoi diable il pouvait bien faire référence… Mais il disait que la raison pour laquelle une chose ne pouvait être définie tient à ce que cette chose est trop générale. Ça, ça me plaît. Non pas que ce soit tellement compliqué ou tellement ésotérique, mais juste, pour ainsi dire, trop général pour être saisi. Et c’est mon sentiment sur la musique. C’est juste trop généralisé. Tout est trop généralisé. Pour moi, tout est comme un objet trouvé. Une tierce majeure est un objet trouvé, bon sang, tu n’as pas le droit d’écrire une tierce majeure – avec ou sans contexte. C’est comme ramasser par terre un peigne cassé. Tout ça s’est passé quand je me suis réveillé, faisait partie d’une hallucination, quant à savoir si la musique pouvait être une forme d’art. Tout sonnait comme un objet trouvé. Plus rien ne semblait être personnel. Tout était bourré de réminiscence. Même ma propre musique. Et alors j’ai écrit une pièce à laquelle je suis très attaché, qui s’appelle Triadic memories, dans laquelle je suis allé de l’avant et dans laquelle j’ai traité tout ce qui se présentait, y compris ma propre faculté d’invention, ma propre création, comme une collection d’objets trouvés, sans même plus éprouver, en un sens, que j’avais la capacité de faire un quelconque genre de poésie.

Extrait de Toronto lecture – 17 april 1982 – transcrite par Linda Catlin Smith (Morton Feldman Says, Chris Villars, Hyphen Press, 2006) – Traduction personnelle

Je suis là, pris en cet instant volatile

Si souvent je suis frappé de la manière dont les choses prennent ensemble dans l’instant. De la manière dont les choses composent ensemble un instant qui les enveloppe, les circonscrit. Une petite quantité de détails en mouvement produisent du lien, un condensé d’existence, un précipité observable pour lui-même. Une petite quantité d’éléments concourent, convergent, forment soudain un équilibre provisoire, une grâce presque aussitôt dissipée. Et l’instant est perdu, déjà réduit au souvenir, figé, élimé, flouté dans la mémoire. Catastrophe minuscule, excessivement ordinaire.

De fait, revenir habiter l’instant perdu aura sans doute été ma prédilection en musique. Faire la trace dynamique, qui respire encore et résonne de l’instant écoulé, irrattrapable en tant que tel. Fabriquer des alvéoles évanouissantes mais reproductibles, où soit retenue un peu de cette respiration-là, de ce lien-là. Condensés d’existence, précipités de vie. Utopie, certes. Artifice, certes. Mais qui n’auraient pas lieu d’être si je n’y avais trouvé une source de régénérescence et affiné par là ma capacité à percevoir et apprécier les instants encore à venir.

Au fil du travail, la forme qui s’est imposée à moi pour continûment régler cette priorité a été celle de la chanson, plus ou moins brève, même s’il m’est arrivé de tenter de l’étirer au-delà du raisonnable. Évidemment je n’ai pas inventé cette forme. Elle excédait de toutes parts ma petite affaire privée. Mais elle était de loin la meilleure voie, la forme élue. D’abord parce que tresser la voix et les mots avec les instruments m’est apparu comme une opération d’une sensualité parfaite. Un dispositif d’une puissance expressive correspondant à mon entreprise et à mes moyens. Aussi, je crois, propice à rendre compte de la précieuse, bien que fragile et dérisoire subjectivité qui veut que tel instant singulier impacte telle conscience singulière.

Alors la chanson, assimilée à une installation ou à une expérience de physique-chimie, un précipité renouvelable, est devenue mon épicentre. Du geste, du langage, de l’espace. Tous instruments en agencements variés, microclimats. Angles et points de contact, magnétismes, boutures et greffes de petits détails rendus ensemble à une forme de communion respiratoire. Une manière de redonner la vie. Docteur Frankenstein des instants.

Et puis à projet immodeste, forme modeste. Il fallait que cela puisse tenir dans le creux de l’oreille, sans peser outre-mesure. Sans faire la leçon ni la loi. Sans prétendre à je ne sais quelle inflation des idées. Voyez-vous : une poignée de détails convergents ont fait un instant où la conscience d’être vivant était prise, et voilà tout. Rien de grandiloquent. Pas de manifeste, pas de recul. Plutôt comme des entrées de journal intime. C’est forcément du journal. De l’aveu de faiblesse devant ce qui échappe. Musique-journal, inscrite dans le flux ordinaire des jours, le domaine des instants bruts.

Bien sûr, en musique l’on ne fait pas nécessairement la trace de tel ou tel instant vécu particulier, ce n’est pas tant du reportage, mais l’on peut s’immerger profondément dans la physiologie de ce qu’est un instant. En composant, on peut concentrer l’effort sur cette physiologie. Sculpter le son comme ça, agrégats palpitants de détails éphémères, hétérogènes mais présents les uns aux autres et concourant, consumés ensemble.

La chanson c’est « je suis là, pris en cet instant volatile ». Ma figure étendue à quelques objets, une parcelle du monde, le principe essentiel du lien fugace.

J’ai presque toujours trouvé mes mots là où la musique semblait le moins requise à priori. Journaux justement, lettres, carnets, formules isolées… Et s’il devait s’agir de poèmes, il me les fallait eux-mêmes comme étant de petites conjonctions de faits et gestes ordinaires, si possible avec de l’objet très concret dedans : cheveux, ciel, train, pierre, narines, neige, sang, oiseaux, ville, ballon…

Le ballon qui passait par-dessus les cimes des arbres : je pensais quelques instants : « Alors, voilà, mourir, c’est cela ». (Journal de Peter Handke)

Robert Schumann – Clara, je t’appelle

Leipzig, 6 février 1838

(…) Il me semble que pensées et impressions s’entrecroisent pêle-mêle comme des routes à travers mon cœur, sur lesquelles courent à tort et à travers des ombres qui demandent : « Où va-t-on par-là ? – Chez Clara – Et là ? – Chez Clara… – Et là ? – Chez Clara… »

Tout va vers toi. N’as-tu pas reçu les Davidstänze ?

Je te les ai envoyées il y a eu huit jours dimanche. Tâche de les travailler. Elles t’appartiennent, c’est ton bien, tu m’entends, et ce que j’ai voulu écrire dans les danses, ma Clara, va le découvrir, car elles te sont dédiées, à toi tout particulièrement. C’est une fête à la veille des noces – imagine le commencement et la fin de l’histoire.

Si jamais j’ai été heureux à mon piano, c’est bien les jours où je les ai composées. Je suis bien content que tu joues mes Études. Mais je crois que cela te mettra de mauvaise humeur, car il me paraît impossible qu’elles plaisent au public. Dans une circonstance analogue, Goethe disait : « C’est comme quelqu’un qui regarde un ciel étoilé – on n’y comprend rien. » J’ai bien ri.

Mes Études, une fois terminées, seront sans doute aussi incompréhensibles qu’un ciel étoilé – si je pouvais m’offrir une telle comparaison – mais il n’en est pas question.

J’ai adoré le duo de Schubert, mais je ne le considère pas comme un morceau; j’en ai fait chercher le manuscrit original chez ta mère.

Écoute-moi, j’aimerais que tu ailles sur la tombe de Schubert et aussi de Beethoven. Lie quelques branches de myrte, deux par deux, et va les déposer auprès d’eux – tu veux bien ? Et puis dis très doucement ton nom et le mien …pas davantage… tu me comprends, n’est-ce pas ?

Robert


Dimanche après-midi, 1838

Quelle musique j’ai en moi de nouveau, Clara, et quelles belles mélodies !

Depuis que tu as reçu ma dernière lettre, j’ai terminé encore une série de nouvelles pièces; je les appelle : Kreisleriana. Toi et ta pensée les dominent complètement et je veux te les dédier – à toi et à aucun autre. Et alors tu souriras avec cette grâce qui t’es particulière et tu t’y reconnaîtras. Ma musique me semble maintenant si merveilleusement réalisée, si simple et venant droit du cœur. Aussi agit-elle dans ce même esprit sur ceux auxquels je la joue – et je joue maintenant souvent et volontiers.

Ah ! Quand te sentirai-je debout auprès de moi tandis que je serai assis au piano ? Ce jour-là nous pleurerons comme des enfants, ça je le sais.

Et, maintenant, sois gaie, mon cœur.

Ta chère et fine silhouette est toujours à mes côtés ; et, bientôt, tu seras à moi.

Il faut que je te raconte un de mes rêves de l’autre nuit.

Je me réveillais en sursaut et je n’ai pu me rendormir tant j’étais bouleversé. Dans mon sommeil je vivais le grand rêve de ma vie ; je t’avais à moi corps et âme et, soudain poussé par une force mystérieuse, je dis : « Clara, je t’appelle » et tu me répondais comme si tu étais à côté de moi : « Robert, mais je suis auprès de toi ! ». Alors un frisson d’horreur me saisit, j’étais comme menacé des mauvais esprits qui parcourent le pays des Landes.

Je ne veux plus t’appeler ainsi, je me sentais épuisé.

Robert

Extrait de Robert et Clara Schumann – Lettres d’amour – Traduit de l’allemand par Marguerite et Jean Alley (Buchet/Chastel – 2008)