Giacinto Scelsi – Non, non, je ne suis pas du tout mort

[…] Le Quatuor n°1 fut l’avant-dernière pièce composée de cette façon et dans ces conditions. La dernière fut la cantate pour chœur et orchestre La Naissance du verbe, qui me coûta des années de temps et de souffrance que je ne vais pas vous raconter et qu’il ne me fut pas possible de mener à terme. Pour la rédaction instrumentale du dernier mouvement, je dus recourir à l’aide d’un ami, parce que la crampe dans le dos était pratiquement constante et ma main ne m’obéissait plus. Puis, pendant trois ans environ, je n’écrivis plus une note ; c’est tout juste si je n’eus pas la fin de Schumann, mais plus d’une fois je me dis : « Mon dieu ! Quand finira ce rêve ? »

[…] Ma mystérieuse maladie commença déjà avant la guerre, en 1939, avec des manifestations qui s’accentuèrent naturellement pendant la guerre et avec toutes les difficultés, également psychologiques de cette époque.

J’écrivis le Quatuor n°1 avec une grande difficulté, mais à ce moment les dieux étaient proches de moi et je réussis – je crois – à faire quelque chose de bien.

Puis les choses empirèrent et pour La Naissance du verbe se compliquèrent d’une manière incroyable dans le sens que je pouvais écrire, composer, seulement pendant quelques minutes et puis je devais m’arrêter et je restais épuisé, épuisé et en proie à des désordres nerveux. Cette œuvre fut écrite vraiment avec du sang. En fait à un certain point je m’écroulais et n’écrivis plus, ni – comme je vous l’ai déjà dit – ne fus en état d’écrire pendant plusieurs années. Quand La Naissance du verbe fut exécutée, en 1951, j’étais dans un état déplorable, à tel point qu’après un repas je restais dans un état semi-comateux pour une bonne quinzaine de jours.

[…] Je pourrais dire que je ne l’ai quasiment pas écoutée parce que j’avais été convoqué le matin par Désormière pour la répétition générale. Comme vous le savez déjà, la matinée je ne sors pas, je ne peux ni écouter de la musique ni parler, et encore moins discuter ; et ce matin-là au contraire, je dus faire cet effort, raison pour laquelle le soir j’étais détruit, à tel point que pendant l’exécution, je me réfugiais dans les… toilettes ! C’était l’unique endroit où n’arrivaient pas les sons. Et dans cette pièce, je m’allongeai par terre : mais j’avais oublié de fermer la porte et à un certain moment quelqu’un entra et cria : « Mon Dieu ! il y a un mort ! » Ce à quoi je répondis : « Non, non, je ne suis pas du tout mort ; je me suis allongé un petit moment pour me reposer ! » La personne avait allumé la lumière et, me voyant étendu, avait vraiment cru que j’étais mort.

Puis quand j’entendis que la pièce était en train de s’achever, je dus me lever et aller droit au podium serrer la main de Désormière et remercier le public qui applaudissait.

Comme vous voyez, ce n’était pas une vie facile que celle de ce compositeur dans l’incapacité d’écouter sa propre musique !

Extrait de Giacinto Scelsi – Les anges sont ailleurs… (Textes et inédits recueillis et commentés par Sharon Kanach, Actes Sud, 2006)

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Une réflexion sur “Giacinto Scelsi – Non, non, je ne suis pas du tout mort

  1. C’est impressionnant cet extrait que vous citez. Pauvre Scelsi, à moitié fou qui devait se mettre dans des états pareils pour créer…
    J’aurais aimé le rencontrer !

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