Petites chansons du septième art #1 – Pretty fly (Walter Schumann – 1955)

Le prédateur lacère la nuit de son cri. Depuis ses traits, contractés par la furie tueuse, s’abat sur le paysage tout entier cette indescriptible sonorité qui semble jaillir du cœur magmatique de la terre et pouvoir annihiler tout ce qu’elle rattrape. Nous sommes dans La nuit du chasseur de Charles Laughton. John et Pearl, les deux enfants qui constituent sa proie, viennent d’échapper in extremis au preacher-killer grâce à la barque providentielle qui file à présent au gré du courant, au plus loin possible de l’épouvantable griffe : un couteau à cran d’arrêt. Le hurlement qui retentit encore, probablement l’un des plus glaçants qui soient de mémoire de cinéphile, électrocute la substance nocturne. Le cadre complet paraît entré en vibration, un frisson de terreur géant violente la rivière, les arbres, le ciel… Mais déjà, dans la propagation même du cri, s’amorce la plus étrange des conversions : un orchestre éthéré de cordes délicatement trillées advient comme sa conséquence et s’épand à son tour. Il semble joindre la rivière aux étoiles en un halo protecteur qui enveloppe les enfants. Orchestre de la nature maternelle. La rivière salvatrice qui les emporte devient musique. La rivière répond à la bête, efface la vocifération en l’absorbant dans les plis de son corps aquatique. Les conditions sont maintenant réunies pour l’émergence d’une arme défensive. Quelque part dans un cours donné à Vincennes en 1980, le philosophe Gilles Deleuze évoque la formule suivante du prisonnier américain George Jackson : « Il se peut que je fuie, mais tout au long de ma fuite, je cherche une arme ! » Et d’ajouter : « Je cherche une arme, c’est-à-dire je crée quelque chose. Finalement la création c’est la panique, toujours, je veux dire, c’est sur des lignes de fuite que l’on crée, parce que c’est sur des lignes de fuite que l’on n’a plus aucune certitude, lesquelles certitudes se sont écroulées ». L’effroyable rugissement a vaporisé les maigres certitudes enfantines de Pearl et John, le chaos a dérobé leur petit monde. Mais sur cette ligne de fuite que leur offre la rivière déjà éclot le bourgeon d’une arme. John épuisé s’affaisse à l’avant de la barque, le visage enfoui dans le creux de son bras. Pearl, qui ne doit guère avoir plus de cinq ans, baisse les yeux sur sa poupée dans le ventre de laquelle se trouve l’argent convoité par le prédicateur Harry Powell. « Pauvre poupée qui a dû voir cela », semble lui souffler dans ce regard celle qui se vit comme sa mère. Rien moins que l’écroulement du monde. Et que reste-t-il alors ? Comment se défendre ? Et puis comment reconstruire après cela ? De quelle source la vie vivante peut-elle revenir ? L’orchestre magique s’entrouvre pour laisser monter le filet de voix : « Once upon a time there was a pretty fly… ». La ligne vocale de la fillette germe sur celle de la rivière orchestrale. La berceuse prend son essor, et dans son élan fluet recommence l’invention du monde. La genèse, la création est une chanson candide, au-devant du chaos et contre la terreur qu’il inspire. La puissance expressive de la candeur est sans égale, elle est viscérale, elle est première. Et c’est à partir de ce frêle bourgeon chanté, véritable charnière du film, que les enfants iront de l’avant contre la terreur qui les pourchasse. Moment zéro de leur re-naissance. Il y a un fil conducteur, une ramification qui s’étire de la berceuse de Pearl jusqu’au fusil de Rachel Cooper, lequel viendra mettre un terme à la folie meurtrière du prédicateur/prédateur. Confrontation finale, d’ailleurs justement précédée d’une joute musicale entre celle qui a recueilli les orphelins et celui qui entend les mettre à mort. Car l’assassin rusé s’est lui-même emparé d’une chanson (l’inoubliable Leaning on the everlasting arms) pour tromper son monde. User de la force hypnotique de cette chanson pour manipuler ses victimes. Cependant la sienne est un travestissement, une falsification perverse qui vise à le faire passer pour ce qu’il n’est pas. Le prédateur se camoufle, détourne les repères de l’autre pour mieux l’égarer. Chansons qui deviennent des armes. Rapport de forces. Le bien et le mal n’ont sans doute rien à faire ici, quoique le film y mette un certain accent qui n’est pas sa meilleure part. Pour mieux dire : la terreur affronte la candeur. Candeur qui tient toute entière en cette ritournelle d’apparence dérisoire, mais qui pourtant semble étendre l’enfance aux dimensions du cosmos. Fly away into the sky, into the moon… Candeur contre terreur. Qui gagne? Ce n’est jamais fini.

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