Theodor W. Adorno – Les marchandises musicales standardisées

Les premières plaintes concernant le déclin du goût musical sont à peine postérieures à la double expérience qu’a faite l’humanité au seuil de son histoire, l’expérience qui lui a permis de réaliser que si la pulsion se manifeste immédiatement dans la musique, elle y trouve aussi une forme d’apaisement. Elle réveille la danse des ménades, elle sort de la flûte enchanteresse de Pan mais tout aussi bien de la lyre d’Orphée autour de laquelle se rassemblent, apaisées, les figures du désir. C’est toujours quand la paix semble troublée par les mouvements des bacchantes qu’il est question du déclin du goût. Mais si, dès la noétique grecque, la fonction disciplinante de la musique a été perçue comme un grand bien, on se presse certainement bien plus pour obéir aujourd’hui qu’à l’époque, en musique comme ailleurs. On ne peut pas vraiment dire de l’actuelle conscience musicale des masses qu’elle est dionysiaque ni que ses métamorphoses les plus récentes ont globalement un quelconque rapport avec le goût. Le concept de goût lui-même est démodé. L’art responsable obéit désormais à des critères qui sont proches de ceux de la connaissance : celui de l’harmonieux et du disharmonieux, celui du vrai et du faux. S’il n’en allait pas ainsi, on ne pourrait plus choisir : on ne mettrait plus les conventions en question et personne n’exigerait plus qu’elles soient subjectivement justifiées. L’existence même d’un sujet susceptible de faire preuve d’un tel goût est devenue aussi problématique que l’est, à l’autre extrémité du processus, le droit d’opérer un libre choix auquel de toute façon le sujet ne parvient plus empiriquement. Si l’on cherche à découvrir à qui « plaît » un air qui se vend bien, on ne peut pas s’empêcher de penser que « plaire et « déplaire » sont en fait des termes impropres à rendre compte de ce qui a lieu, même si c’est de ces mots que la personne interrogée habille ses réactions. La célébrité de cet air à succès se substitue à la valeur qu’on lui attribue : l’aimer, c’est presque déjà la même chose que le reconnaître. Le comportement qui consiste à évaluer est devenu une fiction pour celui qui est assailli de tous côtés par les marchandises musicales standardisées. Il ne peut ni se dérober à leur supériorité, ni choisir parmi celles qui lui sont présentées : elles se ressemblent toutes si parfaitement qu’on ne peut finalement plus rendre raison d’une préférence qu’en invoquant une circonstance biographique personnelle ou en rappelant le contexte dans lequel on a entendu cette marchandise musicale standardisée. Les catégories d’un art en quête d’autonomie ne sont plus pertinentes pour rendre compte des modalités actuelles de réception de la musique. Elles ne le sont pas davantage pour rendre compte de celles de la musique sérieuse, que l’on a cherché à rendre plus fréquentable sous le nom barbare de « musique classique » qu’afin de pouvoir s’en détourner plus facilement par la suite. Si l’on nous objecte que la musique légère et, plus généralement toute musique destinée à la consommation, n’a jamais été pensée dans ces catégories, nous le concèderons bien volontiers. Pourtant, une telle musique est affectée par l’échange, même si elle n’accorde le divertissement, le charme, le plaisir qu’elle promet que pour les refuser simultanément. Dans l’un de ses essais, Aldous Huxley a soulevé la question de savoir qui, dans une salle de jeux, s’amuse encore vraiment. On pourrait tout aussi légitimement demander qui la musique de variétés divertit-elle encore. Elle semble plutôt venir parachever le projet de réduire les hommes au silence, de flétrir la dimension expressive de leur langage et, plus globalement, de les rendre incapables de communiquer : elle habite les poches de silence qui se forment entre des hommes façonnés par l’angoisse, l’exploitation et une soumission absolue. Elle assume partout, et sans qu’on s’en rende compte, le rôle triste à mourir que lui ont assigné l’époque et les situations convenues du cinéma muet. Elle fait, en tant que fond sonore, l’objet d’une aperception. Si personne ne peut plus réellement parler, bien sûr, personne ne peut plus écouter.

Extrait de Le caractère fétiche dans la musique (1938) – Traduit de l’allemand par Christophe David (Allia, 2001)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.