Le funambule ivre – Un portrait de Thelonious Monk

Probablement l’un des plus beaux textes qui soient sur la musique n’est pas un texte sur la musique. Le Traité du Funambulisme de Philippe Petit, l’homme qui, en 1974, s’élança par-dessus le vide entre feues les tours jumelles du World Trade Center, retrace l’épopée du fil aérien et celle du corps bien particulier qu’il convient de se fabriquer pour s’y engager. On y découvre la rudesse et l’extase de la suspension précaire, le défi à la mort et ce qu’il en est de devoir impérativement prélever un équilibre sur chaque instant qui regorge de menaces. Or, l’équilibre sur un fil élevé dont on ne sait jamais s’il va tanguer inopinément, voire rompre, concerne, par transposition, le musicien qui prend son art à bras-le-corps. La musique en général, et le Jazz plus que tout autre genre en la matière, s’engendre également sur un fil aventureux dont les réactions sont imprévisibles et sur lequel il importe d’inventer à chaque pas une trajectoire d’importance vitale.

D’entre les figures qui ont pu incarner à vif cette spectaculaire invention continue de l’équilibre en musique, il en est une qui se détache absolument du peloton, qui tranche presque invraisemblablement par rapport à toute autre : je veux parler du pianiste et compositeur de Jazz Thelonious Monk.

Le corps même de Thelonious apparaissait comme la cible de turbulences hors du commun, comme si la somme de ce que nous comptons pour stable en ce monde équivalait pour lui à un chavirement de tous les instants. Voyez-le, au gré des images de Straight, no chaser, hommage documentaire que lui a consacré Clint Eastwood, tournoyer, vaciller, se figer à contretemps de la foule dans la rue, les aéroports, sur scène au beau milieu de ses sidemen… bizarrement trébucher, le coude soudain projeté en avant, sur ce qui n’est pour tout autre que le plus strict plancher des vaches. E pur si muove. Ça bouge tout le temps, et Thelonious est né récepteur ultra-sensible de l’incessant mouvement cosmique. Aussi surtout du mouvement vital qui modifie constamment son allure, son profil parce qu’il y descend franchement, parce qu’à défaut de préférer y goûter du bout de la langue il n’a d’autre alternative que de s’en emplir jusqu’à l’ivresse. Ivresse sûrement par ailleurs douloureuse ; on rapporte qu’il pouvait lui arriver de sillonner sans interruption sa chambre des jours durant avant de s’effondrer épuisé. D’un point de vue clinique, c’est de la folie. L’intensité de ce qui lui arrive excède de beaucoup la norme. Il est aussi ce que l’on appelle un psychopathe, ainsi les hommes doivent-ils être classés.

Mais voilà, il y a son attitude au piano, forme sonore du fil sur lequel il lui incombe de tenir. Thelonious est rigoureusement ivre, mais, devant son instrument, il est rigoureusement in control. À son poste sur ce fil toujours balancé en avant à hue et à dia, au travers des forces brutes et changeantes qui balaient le monde. Forces dont il est enivré jusqu’au point étrange d’être capable d’en saisir au vol la moindre nuance. Rebonds permanents, abracadabrantes pirouettes, il bascule en avant et se rattrape tout juste sans jamais chuter. Agrippe ses notes en accrochant celles d’à côté parce que son fil vibre tant à mesure qu’il advient et que le mouvement se trouve toujours entre deux points. Circonvolutions, éboulements, décharges subites et coups de volant, silences incongrus, rétentions fortuites, phrases hirsutes et coups de freins, accents abrupts qui surprennent immanquablement parce qu’il n’y avait pas d’anticipation possible à ce degré-là de la danse d’ivresse.

Jouissance et somptueux danger à grimper sur les épaules de Thelonious. La fuite de l’instant, la nouveauté permanente est exacerbée en chacune de ses réactions à ce qui se présente. Il semble être l’homme qui court au plus près, au plus vite possible de tout ce qui se présente, au cœur jaillissant du présent. On ne regarde pas au-delà, on ne suppose aucun après ni ne lambine en arrière, pris que l’on est à dévaler avec lui le pur présent, et on en veut encore.

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