Le silence pour désir

À mes débuts, et bien des années durant, je saturais le papier ligné de notes plus ou moins heurtées, parcourues de spasmes. Je pratiquais le torrent, l’arc électrique ininterrompu criblé de déflagrations. J’apprenais mon métier. Je m’agrippais au son impétueux comme à l’échine d’une bête de rodéo. Il me fallait persister sur la croupe sonore, extirper sans relâche du son sauvage sa forme écrite, l’avalanche de signes nécessaires à le tenir en respect dans les bornes de la partition. J’avais ouvert les vannes du son musical en moi et m’évertuais à l’apprivoiser en un corps à corps fébrile, à canaliser son déferlement brûlant sous forme de rails, de gaines, de contenants divers qui puissent supporter, sous la pointe du crayon, sa force éruptive. J’apprenais ainsi, submergé par un capharnaüm vociférant dont il me fallait saisir des prises, extraire des lignes conductrices, déduire des digues. Chaque pièce achevée se présentait comme une collection de stigmates dus à la violence initiatique. Je me souviens, entre autres, de la stupeur quelque peu horrifiée, quoique poliment atténuée, des interprètes de mon quatuor avec flûte Cent sales mouches à la découverte de cette partition hirsute, de part en part zébrée de vrombissements graphiques frôlant l’illisible et où pratiquement nulle respiration n’avait su se frayer un chemin. Pour l’anecdote, l’altiste de l’ensemble, en considérant la chose, avait d’emblée décliné et demandé à ce qu’on la remplace. Cent sales mouches, la formule est de Rimbaud, mais voilà qui dit assez bien ce dont j’étais alors l’enveloppe.

Et puis, au tournant des années 2000, sont apparues, bien malgré ce que l’on appelle « volonté », les premières ruptures dans la trame, les premiers trous, alvéoles d’abord éparses et encore modestes de silence. Le son lui-même s’affinait de loin en loin, les digues fonctionnaient de mieux en mieux, aplanissant les contrastes, évidant les timbres, ralentissant les tempi. La musique s’épanouissait autrement, révélant en son sein la naissante présence d’une absence, les rudiments du silence.

Qu’est-ce que le silence en musique ? Il semble y avoir autant de qualités de silence qu’il existe de musiciens pour le consigner par écrit. Je ne connaissais pas mon silence. Je l’accueillais, pour ainsi dire, sans que les présentations n’aient été faites. Il poussait çà et là par touffes imprévisibles, imposant peu à peu son étrangeté dans le cours du geste instrumental. Il paraissait simplement évident que les voix, les instruments tendaient à se taire de plus en plus souvent et de plus en plus vite après avoir énoncé la sonorité. Le silence s’affirmait à la manière d’un étonnement contagieux, suspendant les élans, dénudant la polyphonie, émiettant les lignes, aussi rongeant le son de l’intérieur. J’étais pris par toute une physiologie du silence. Enclin à m’y arrêter sitôt chaque geste ébauché. Et le son bientôt ne sembla plus devoir conduire qu’à ce négatif mystérieux, exacerber son existence au moyen de parenthèses successives. Le son, pour articulé qu’il soit, pour raffiné et splendide qu’il soit ne se dressait plus que pour exposer sa propre faillite, sa disparition. La moindre attaque vibrante portait en elle la graine sensible de finitude et tout était devenu balcon sur le silence. Silence à scruter.

Alors pourquoi ce phénomène ? Pourquoi, par ailleurs, cet agaçant défi à l’auditeur qui attend la plupart du temps de la musique qu’elle le soulève et l’emporte à la manière d’un flot ? L’interruption récurrente par le silence prolongé, cet intermittent soufflet sonore qui retombe invariablement en lui ne comporte à priori rien qui séduise ou conforte. Les interprètes eux-mêmes redoutent déjà de devoir effleurer plutôt qu’appuyer et surtout d’avoir à si souvent retenir leur corps pour traverser le vide. Pas de « rythme » apparent… mais je n’ai pu tricher, couvrir ces béances obstinées sous je ne sais quel babil. J’ai suivi la pente.

Sans doute la musique ainsi faite souligne-t-elle constamment que tout doit finir. Et que si beauté il y a en ce monde, elle ne saurait s’envisager pleinement sans la conscience presque synchrone de son caractère impermanent, de sa précarité même. Il y a toujours du manque, toujours de la perte et de l’absence, et, dès la première, trop de choses aimées qui meurent. Toujours la frange finissante d’un monde qui glisse hors de portée. Et de ma part probablement une passion perverse pour la chose qui fait défaut, qui ne peut qu’à peine être effleurée, qui existe tout juste pour avouer sa dérobade. C’est une question d’aveu. Le manque me passionne, au sens où toute véritable paix est impossible car toujours intrigue, en arrière-plan, un semblant de quelque chose sur le départ. Je recherche, et bien malgré moi, en toute situation le versant par où elle fuit et se délite. Chère, exorbitante inquiétude.

Aussi, je ne sais trop, je suppose là une affaire de désir hypertrophié, finalement trop massif pour les objets quels qu’ils soient. Ce désir-là ne se résout pas dans les objets. Et peut-être, à force d’en avoir atteint suffisamment sans que cela ne crée de satisfaction profonde et durable, il érige l’image de l’inéluctable manque : le silence, comme seul cadre possible au gré duquel se répandre à sa mesure. Un désir sans objet consistant, qui fait le silence dans les objets, ou plutôt, qui explore le silence que les objets ne manquent pas d’engendrer. C’est une pathologie assumée : il n’y a pas de bonheur qui tienne, il y a la mort en germe partout et l’intensité souveraine du désir qui a reconnu cette maîtresse cachée en chaque parcelle du monde.

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Souvenir de l’être-son

Fut un temps, les nuits venues, j’entrais dans le sommeil un casque audio arrimé aux oreilles. J’étais alors boulimique de découvertes musicales et mon imprégnation se poursuivait jusque sur l’oreiller. Ainsi je laissais défiler les œuvres, plus ou moins mal connues, les laissait s’instiller longuement, dans l’obscurité. Les yeux ouverts ou fermés me donnaient la même absence d’image. Je glissais peu à peu, mes capacités d’attention se dissolvant à mesure que la focale exercée sur le son se rétrécissait. Je perdais et retrouvais conscience par alternance de paliers aux proportions indéchiffrables. La musique sans doute se dépouillait-elle progressivement de sa consistance d’objet culturel, de ses attaches extérieures, sa cohorte de références et d’étiquettes. Sans doute, au-delà d’une certaine limite, ne savais-je plus si elle avait jamais commencé ni si elle devait jamais finir. Cela paraissait bien doux, cette érosion graduelle, cet effet de gomme dans l’appareil mental. Toute la musique, pour sophistiquée qu’elle soit parfois, exhalait une même identique puissance somnifère en abolissant par couches successives tout ce qui n’était pas strictement elle. Puis, elle-même enfin se trouvait tout à fait gagnée par l’informe tandis que je m’enfonçais plus profondément. Je me souviens vaguement de la constitution finale de ce brouillard sonore, sans queue ni tête, et s’éloignant, s’éteignant à son tour, probablement jusqu’au point de basculer. Alors certainement je dormais, les oreilles encore exposées à l’épanchement d’insaisissables métamorphoses.

Rien là que de relativement ordinaire, je décris l’office des berceuses. Mais c’est pourtant tout autre chose que je souhaite rapporter, ne serait-ce que du bout des doigts, en l’écrivant ici. Car si le plus souvent l’enregistrement parvenait à son terme sans que je recouvre la moindre conscience, il m’arriva, en de rares mais fulgurantes occasions, d’accéder soudain à un certain point précis d’équilibre entre veille et sommeil. Brusquement je revenais à moi. Mais un moi alors hermétiquement confiné à la seule absolue présence du son. Un son totalitaire, devenu dans l’intervalle incroyablement net et vivant quoique semblant parfaitement dépourvu de passé ou d’avenir. Un son étant souverainement là et ne rappelant ni n’annonçant plus rien. Pure palpitante présence, exclusive de toute autre. Du présent forcené. Un monde concentré de manière inouïe, sans extériorité aucune. L’identité des instruments le produisant ne m’était plus connue. Effroi et volupté de cette expérience : dévaler à tout rompre hors du moindre repère en l’être-son pur et simple. Dans le demi-sommeil, plus intensément éveillé qu’il n’est par ailleurs concevable. Pris au cœur d’un instant perpétuellement suspendu mais paroxystiquement vibrant, son énergie pure, sans perte, sans dilution, sans mort.

En tel instant d’éveil paradoxal m’était donnée la faculté d’éprouver et connaître ce que je devais par la suite consacrer ma vie de musicien à péniblement et toujours si peu retrouver. Il semble impossible de transcrire une telle appréhension du son musical, en ce que sa puissance tient par nature à une disposition archi-singulière de l’écoute. Soit dans une propriété fuyante du récepteur bien plus que dans une quelconque stratégie de l’émetteur. Contrôler cela excède forcément les pouvoirs d’un compositeur.
Ainsi, me dis-je, des créatures bioluminescentes qui peuplent les abysses. Ramenées à la surface, elles meurent et perdent leurs prodigieuses couleurs mobiles. N’en subsiste au mieux que le support inerte et grisâtre où elles brillaient pourtant, par 4000 mètres de fond.

Un certain crissement sinueux (troisième et dernière partie)

Revenu dans la capitale, armé de la seule méthode de solfège Danhauser, j’entrepris aussitôt de composer, conjointement avec Laurent Colomb, un opéra intitulé « La valse des bigorneaux ». Je me donnais l’été pour en venir à bout. Mes journées furent avalées une à une dans la consignation malaisée de têtes de notes grosses comme des sucettes sur un papier que je lignais moi-même à la règle. Invariablement aussi, mes soirées se passaient à écumer les rayonnages à partitions de la bibliothèque du Centre Georges Pompidou. Assis par terre ou déployant sur une table les scores monstrueux, dépassant parfois le mètre vingt, de Ligeti ou Xenakis, je scrutais sans répit jusqu’à la fermeture, tâchant d’instiller en moi le lien encore mystérieux qui pouvait bien rattacher le son au signe, la réalité acoustique de la musique à sa forme écrite. La valse avançait spasmodiquement. Lorsqu’épouvanté, je ne parvenais pas à faire descendre le capharnaüm sonore qui, fécondé que j’étais, m’habitait davantage chaque jour sur la feuille, alors je dessinais à la place. Bouts de lignes projetés vers l’aigu ou vers le grave, figures vaguement géométriques, neumes bizarres, compromis en tous genres inventés pour la circonstance, afin de canaliser tant bien que mal la déferlante quotidienne. Courant septembre enfin, j’avais abouti à une liasse de musique plutôt conséquente, la plus épaisse que je devais jamais produire, posée là devant moi, haletante de la somme du désir chaotique que j’y avais semé. Je l’envoyais telle quelle à Dusapin, assortie d’une épitre à mi-chemin de la lettre d’excuse et de la supplique. Accepterait-il de me recevoir à nouveau ? Là encore, il répondit par l’affirmative. J’avais gagné un nouvel accès à son atelier pour envisager mon effort par-dessus son épaule. Pour l’autopsier peut-être, pensais-je avec souci. Pour discerner sa descendance, pensais-je encore avec joie.

L’automne avait déjà passablement raboté la durée des jours quand vint enfin le temps de la rencontre-bis. Et c’est en suivant le fil des réverbères allumés que je me rendis pour la seconde fois au-devant de l’oracle. Cependant, outre la qualité de lumière, tout avait changé depuis. Je venais chercher cette fois les clés d’un lendemain musical. La valse des bigorneaux, partoche boursouflée de prétentions, de doutes aussi m’attendait sur la table de travail en lieu et place de la si fermement belle écriture du maître. Non sans humour, il tira à mon attention un tabouret élevé et s’assit, lui le géant, en contrebas, de sorte que nous nous trouvâmes à hauteur égale. Il annonça la couleur : nous n’irions pas au-delà de la première page. Celle-ci, en revanche, avait bourgeonné sous sa main d’une multitude de flèches et cercles rouges qui renvoyaient à une foule de questions. Chaque signe donnait sur une question et chaque question découvrait une portion de labyrinthe. Petit à petit, je blêmissais en voyant s’ouvrir devant moi toute l’inappréciable ampleur de ce phénomène. À peu près rien de ce que j’avais tenté ne tenait la route en l’état. Injouable et informe, chaque pouce de cette partition débouchait sur un abîme d’incertitudes. Aussi, après avoir, d’un trait de plume presque désinvolte, remis d’aplomb une phrase, donc mal fichue, de violoncelle où j’avais mis tant d’espoir, il nota sans doute mon teint cadavérique et opta pour l’assénement viril de la vérité : « Vous savez, il faut quinze ans pour faire un compositeur ». Je me souviens avoir répondu du tac au tac : « Rien ne garantit que je vivrai aussi longtemps »; « Il faut avaler votre rat crevé » renchérit-il d’une voix posée. Bouffer du solfège, bouffer de l’exercice et de l’étude… Bien évidemment, je n’étais je ne sais quel génie fulgurant et le fameux désir sans dur et persistant labeur ne valait pas un kopeck. Ma leçon inaugurale consista en la réduction en miettes de la fierté imbécile qui m’avait jusque-là conduit à croire que l’intensité du désir pouvait suffire (à vivre), suppléer à tout et donner à elle seule un résultat. Ne dirait-on pas l’une de ces paraboles chinoises dans lesquelles le disciple trop sûr de lui commence son apprentissage en s’étalant de tout son long dans la boue ? Grand seigneur, pour me consoler et m’encourager, il me confia sa Correspondance de Flaubert et m’offrit une kyrielle de partitions que j’emportais dans un « Sac poubelle ? Désolé, c’est tout ce que j’ai… » au travers de la nuit rendue plus compliquée, quoiqu’ornée d’un feu plus vert et plus brillant que jamais.

Un certain crissement sinueux (deuxième partie)

Le douze juin à douze heures, une légère fièvre au cœur, je me présentais donc au fond de l’impasse Gaudelet, dans le onzième, paisible échancrure à quelques pas du tournoiement des avenues. Par sa stature gigantesque, Dusapin me fit l’effet d’un mélèze au pied duquel pâlissait le champignon de Paris que je faisais par comparaison. Bien heureusement, cette pente auto-dévalorisatrice s’atténua dès lors que nous fûmes assis face à face dans une paire de fauteuils club. Son vaste atelier recelait quelques merveilles pour mon regard avide de points de repère. D’abord, la longue table de travail, impeccablement agencée, au centre de laquelle reposait la partition en cours, support d’une écriture racée, méticuleux coups de griffe à l’encre noire. Suspendu au plafond, un faux ciel de planètes gonflables surplombait un orgue Hammond, à « cabine Leslie » supposais-je. Au milieu de la pièce, un poêle d’aspect antique et, plus au fond, les hauts monolithes, presque kubrickiens, d’un couple d’enceintes. Ces deux-là n’attendaient plus que de cracher en cet espace l’invraisemblable contenu de la cassette audio que j’avais pris soin d’amener avec moi afin, pour ainsi dire, d’entrer en matière. Après m’avoir suggéré qu’il possédait déjà une idée assez nette de l’univers sonore du métro, il consentit néanmoins volontiers à écouter la tonitruante chose à mes côtés. J’avais, il est vrai, insisté poliment. J’étais là pour ça. Je n’oublierai jamais ce voyage initial, ce baptême du son en sa compagnie. Assis ensemble à l’intérieur d’un wagon virtuel, balayés par la complainte sinueuse et pour moi bouleversante du frein absent mordant sur des rails absents. Puis, finalement descendus sur un quai imaginaire, nous confabulâmes plus d’une heure. Je lui posais les questions que j’avais préparées. J’avais tout de même un dossier à boucler. Pour autant, je me rendis vite compte que tout cet ésotérique fatras de métro chanteur, conçu dans l’errance exploratrice, convergeait à présent vers une seule et unique question, que je ne posais pourtant pas : Comment vais-je être compositeur comme toi qui te tiens devant moi et m’éblouis ? De tout le reste je n’avais plus cure. Cela se passa sous la forme d’un orage spontané de l’esprit. La silencieuse foudre mentale éclairait soudain mon devenir. Au moment de le quitter, sur le seuil feignant l’innocence, je lui demandais où trouver sa musique, avec, en sous-texte, la perspective de m’en abreuver violemment dès que possible. En toute simplicité, il m’indiqua son opéra récemment enregistré : « J’ai fait un truc qui s’appelle : Romeo et Juliette ». Un truc.

Ainsi, sur le champ m’en allais quérir copie du truc. Puis, ne souhaitant en dévoiler trop tôt ou trop mal la substance, l’emportais plus au sud (les trains ponctuent cette histoire) au fond d’un bagage à main, au voisinage immédiat de la mer, auprès d’un ami, l’inénarrable autant que délicieux dramaturge Laurent Colomb. Chez celui-ci, à l’étage d’une bâtisse qui donnait sur le port de Marseille, les fenêtres grandes ouvertes, j’assistais jusqu’au bout à la désintégration lumineuse du couchant dans le raffut des mouettes. Ensuite, à mesure, il se fit tard. Jusqu’au point ou mon ami se trouva assoupi à même le sol. Le jour était impeccablement décru depuis longtemps. Le silence s’était fait, peu à peu constitué d’étouffements divers. Le moment propédeutique était arrivé. J’avisais le lecteur de disques. J’étais prêt à recevoir au plexus la musique du maître, déjà unilatéralement élu, la laisser s’élever et me travailler au corps. L’orchestre entra en scène. Et la métamorphose commença. Je serai à la musique, il n’y avait plus d’alternative à présent. Et de ce moment singulier je puis dire aujourd’hui : sans doute n’existera-t-on qu’une fois (ou deux ?) si dense mais si tellement poreux, si parfaitement jeune que le monde puisse ainsi fondre sur soi, en un seul geste. Nous saisir et, dans le prolongement de l’étreinte, rallier notre plus intime conviction. (À suivre…)

Un certain crissement sinueux (première partie)

C’était l’année 1992. Je faisais feu de tout bois pour provoquer un avenir conforme à ma nature. Entre autres voies, plus ou moins contiguës, celle du Cinéma me paraissait des plus désirables. Aussi m’étais-je mis en tête de préparer le concours de la Fémis. Il me fallait pour cela produire un volumineux dossier de candidature impliquant divers travaux, synopsis, essais, entretiens… sur le thème imposé de la vibration. Alors, étrangement sans doute, était-ce des entrailles de la cité que j’avais choisi d’extirper la matière de ma vibration. Le crissement modulé des freins du métro en certaines courbes du réseau souterrain m’attirait avec force. J’y percevais un composé de cri primal et de chant des sirènes entonné dans le ventre même de Paris. Cette ville me faisait violence tout en me promettant une identité adulte et de toutes les sources vibratoires possibles celle du métro, tout à la fois hurlant et mélismatique, m’avait semblé la plus justement rapportée à mon cas. Muni d’un enregistreur à cassettes, je descendais à répétition en un point précis, entre les stations Avron et Nation, pour capter et stocker le précieux sésame par la fenêtre ouverte de la rame. Les autres voyageurs, dont la plupart se bouchaient alors les oreilles, me dévisageaient incrédules, moi et mon micro tendu vers l’insupportable. À chaque fois, rentré dans ma chambre (sous les toits, cela va sans dire), j’écoutais encore et encore, montais, bricolais, puis élaborais par écrit le portrait de ce que je pressentais alors comme étant la sonorité majuscule, métonymique du rapport à l’immense ville.

Mais cet essai, trop peu conventionnel en soi, ne pouvait être qu’une part de ma contribution au concours. Je devais, en sus, l’étayer d’une bibliographie solide et surtout d’entretiens, points de vue extérieurs élargissant le cercle de l’objectivité. J’avais déjà en magasin les propos décontractés d’un conducteur de train et ne savait à qui m’adresser ensuite sur un tel sujet sans trop passer pour un échappé d’asile. Il me fallait, au bas mot, un poète des sons. Or, c’est par l’entremise inattendue de la radio que cet homme providentiel daigna finalement apparaître. Sur France musique, un beau matin. Le dénommé Pascal Dusapin, compositeur, était l’invité d’une déambulation au parc des Buttes-Chaumont (lequel, jadis, fut un bassin d’épuration doublé d’une décharge). Causant musique, comme de bien entendu, il prit appui, à un moment, sur les volumes verdoyants de pelouses, les monticules artificiels, les plans d’eau pour en faire jaillir cette analogie : Composer de la musique peut revenir à faire de l’espace vert sur un amas de détritus. Entendez : faire de la respiration sur de l’histoire/de la mort. Bandé comme un arc que j’étais, je ne pouvais laisser filer un tel oiseau rare. Je ne pouvais ignorer la probable fraternité d’un tel discours avec ma propre cause. Obscurément même, je devinais, dans l’instant, un maître possible.

La radio jouxtait l’annuaire. Et le nom Dusapin Pascal était bel et bien là. Dans la seconde qui précédait, encore diluée dans l’alphabétique foule, sa puissance éventuellement révélatrice de la mienne se trouvait là, à portée. Je l’appelais tout de go, lui exposais mon affaire de stridences suburbaines et mon vœu d’y associer son sentiment de musicien. Contre toute attente, je sentis se former un sourire bienveillant à l’autre bout de la ligne, et il accepta la rencontre. (À suivre…)

Caroline et la fosse de Lulu

Mardi 24 septembre 1991. Ce jour-là, je dois retrouver Caroline.

Bien sûr, Caroline est une femme, mais elle est également une extension plus directe du soleil que le commun des mortels. Elle concentre davantage ses rayons. Sa personne les conserve en dépit du ciel parisien si souvent morose. Aller vers elle toujours me fertilise, me reconstitue. Caroline m’irrigue de sa lumière, de sa chaleur et j’en suis amoureux.

Ce jour-là, ces temps-ci, nous sommes apprentis-comédiens. Le mariage de Figaro, que nous devons répéter chez moi à dix-huit heures, est devenu l’antichambre de notre propre flirt. Les répliques de Beaumarchais devenues autant de conduits par lesquels j’absorbe la chaleur solaire de Caroline.

Ce jour-là, comme chaque jour dans lequel se trouve la possibilité d’elle, sera plus ou moins un jour d’attente jusqu’à elle. Un jour où le reste sera vécu comme distractions de salle d’attente. Reste-magazine, machinalement parcouru en attendant que s’ouvre la porte pour le soleil dont je suis friand. Le reste, quantité forcément négligeable un jour comme celui-là. Diverses courses peut-être, je ne sais plus. Et à quinze heures, l’avant-première de Lulu d’Alban Berg au théâtre du Châtelet.

Je n’y vais pas pour Lulu, dont je ne sais pas grand-chose, mais pour Charles qui y figure, y est figurant parmi quelques dizaines d’autres, au troisième acte, si je me souviens bien, en costard des années vingt, je crois, je ne sais plus trop, il m’a donné une invitation, je suis distrait, en salle d’attente, au reste de ce jour-là jusqu’à sa raison d’être véritable.

Charles et Lolo avaient postulé pour figurer dans Lulu. Charles a été pris, Lolo non. Je me souviens de Lolo me relatant la vraie-fausse conversation si cool des nombreux postulants juste avant le casting proprement dit. Camaraderie de circonstance et babil sympathique abruptement interrompu, au moment de l’appel, par une glaciale poussée en arrière. Bon, maintenant pardon ! Bousculade générale. Chacun pour sa peau. Paris sans soleil. Et pas de Lulu pour Lolo…

Ce jour-là vers quinze heures donc, je prends place sur les hauteurs du théâtre. Deux heures et demie de musique dodécaphonique, sans doute est-ce très excessif, mais je partirai sitôt après avoir vu l’immanquable silhouette de Charles quitter la scène, par-là me renvoyant à travers la ville tout droit en Caroline.

L’orchestre s’installe. Les instruments s’accumulent, certains dans leur coin échauffant leur partie à volume réduit. Je surplombe la fosse, côté cour. Je vois s’emplir peu à peu cette fourmilière bruissante, encore disparate, où les musiciens discutent ou fixent un point invisible, quelques chaises encore vides. Ce n’est pas ma première fosse. J’en ai vu d’autres, bien que rarement. Pourtant je ne me suis jamais senti aussi proche que de celle-ci, à ce point situé dans son axe, sa zone de propagation à venir. Mystère de la topologie mentale adossée à celle de l’espace physique.

Le chef entre sous les applaudissements. Un homme bossu, dès son apparition dégageant une énergie sauvage. La lumière décline. Baguette et rideau sont levés. Et c’en est fait de moi.

De ce qui a suivi, je ne garde pas d’image distincte. Je crois savoir que la scène où se déroulait l’action chantée ainsi que la salle où se tenait mon corps d’avant ce jour-là ont purement et simplement disparu. Je crois savoir que le monde a rapidement rétréci aux dimensions de la fosse et que l’image même de la fosse en état de marche s’est consumée dans l’ouragan sonore qu’elle avait fait naître. Je sais en revanche que mon corps de pendant l’ouragan Lulu n’a plus été que transit. Un corps-pâte à modeler, pétri, malaxé, déformé de toutes parts, transitant par le fait d’une force effroyablement jubilatoire vers le corps d’après. Plus le même, plus jamais. J’ai attrapé, durant ce laps de temps un corps transitoire et c’était la fosse de Lulu. Le corps et la fosse : tout pareil, d’un seul bloc de tumulte. Le geste intriqué des musiciens point à point relayé par mon organisme, mon sang, la même industrie.

Au bout d’un moment, j’ai dû apercevoir Charles flotter dans le lointain obscur d’un jardin de fantômes. Et puis il y a eu ce fameux cri, Lulu poignardée, prolongé de convulsions orchestrales. La scène s’est rematérialisée à partir du cri, puis la salle, trop violemment éclairée, et son vaste crépitement de mains battues, puis le dehors, que je ne reconnaissais pas tout à fait, auquel je retournais en titubant.

Les rues avaient changé. Ou bien quelque chose s’était immiscé entre elles et moi qui, de familières, les avait rendues étranges. J’ai dû errer longtemps en elles. Les paramètres du monde s’étaient brusquement déplacés. Je me rappelle un interminable itinéraire et le cœur battant beaucoup trop vite pour une marche qui paraissait si lente. Ma stupeur, stupeur, stupeur… Il devait être bien tard lorsque j’ai découvert sur ma porte un mot de Caroline me remerciant pour le lapin.

Je pense qu’elle m’a pardonné par la suite, et qu’elle n’aurait pas dû. Ce pardon ne pouvait être de toute façon que provisoire. Comme la plupart de ceux qui m’ont été accordés depuis. Depuis la fosse de Lulu.

À moi de jouer – In memoriam Jean-Louis

Jean-Louis était beau. Il ne le savait pas. Il parlait quelquefois de sa gueule pourrie et sa véritable beauté lui échappait forcément.
Je l’ai connu sur les bancs de la 4ème, au bord de l’adolescence, qui est le bloc d’expérience le plus riche, le plus divers, le plus torrentiel aussi. Nos pères respectifs avaient à faire avec la chose militaire, cela suffit à donner une amorce de lien. Très vite l’amitié fut totale. Il était totalement mon ami. Mon vieux. Salut vieux, allô vieux… nous avions même inventé la déclinaison pseudo-latine de ce terme pour chaque nuance de la journée.

Je ne le savais pas, forcément : Jean-Louis était pour moi un rayon absolument singulier de fertilité et nous avions sept ans devant nous.

Il voulait être pilote de chasse. Sa vue n’était pas bonne et son rapport aux mathématiques assez défectueux. Mais il restait persuadé que son devenir côtoierait celui des plus hauts vents. Il écoulait cette attente fiévreuse en deux endroits essentiellement. D’une part, les modèles réduits d’avions assemblés et finis avec une minutie presque effrayante. Et d’autre part, sur le second versant de ce monde prospectif, la musique. Avec ces synthétiseurs, agencés à la manière d’un habitacle de vaisseau spatial. Impeccablement mis en scène et régulièrement briqués, quoiqu’il n’hésitât pas à leur ouvrir parfois le ventre pour aller y provoquer, de la pointe d’un fer à souder, ces sonorités autres qui leur manquaient selon lui.

Ainsi suis-je entré par là en musique, dans cet improbable cockpit à deux places.

Je regarde en arrière et je le vois debout, riant au beau milieu de ma vie d’alors qui est pour beaucoup la source et la condition de ma vie d’aujourd’hui.

Je ne savais pas l’expliquer ni lui non plus, car nous n’avions à ce moment-là aucun recul, mais il était l’intégrité même. Il ne savait vivre que dans la vérité la plus nette. Mentir, simuler, faire les choses à moitié n’étaient pas de mise. L’amitié était un pacte, avec ses rites et ses engagements, la plupart non-dits.

La pièce de musique était le lieu, l’officine par excellence des rites. C’était l’abri et le laboratoire. Au dehors le chaos, la mitraille incompréhensible des passions. Au dedans, le méticuleux cérémonial, la fabrication des sons et la translation constante de nos désordres adolescents respectifs en une forme aiguë et claire, celle de notre amitié en expansion et qui avait été, dès le premier jour, une évidence.
Souvent, après ces séances, et quand la nuit tombée au dehors enveloppait les fenêtres de la maison d’un profond calme noir que nous n’avions pas vu venir, le rituel se poursuivait à la cuisine. Là enfin on pouvait vraiment discuter. Le recyclage des affects en musique était bel et bien effectué, le monde était, pour sa majeure part, allé se coucher… c’était la légèreté, la fluidité. Nous n’avions plus qu’à nous laisser glisser jusqu’au cœur de cette association entre nous si bien polie, si ronde et dense. Grave ou drôle, chacune de ces heures-là est encore aujourd’hui comme une indestructible brique dans les fondations de mon être. Nous étions les deux ouvriers d’une incessante usine, un mécanisme qui tournait, triait, polissait, évacuait, analysait, triturait… Et c’était comme un ping-pong où quasiment jamais la balle n’aurait quitté la table tant nous étions naturellement en phase l’un avec l’autre.

De ma relation à lui je conserve la forme d’une ville dans l’être. Une ville avec toutes ses avenues, ruelles, impasses, souterrains, bâtiments, chambres secrètes et places publiques.

Quand venaient les étés, nous allions plonger avec les poulpes du golfe de Sagone. Bien que ses racines soient corses ou encore bordelaises, il se savait japonais. Il était déférent avec ma petite amie, pouvait l’appeler mademoiselle sans ironie. Nous jouions, sans nous en lasser jamais, à faire le mort pour l’autre. Il suffisait que l’un s’absente un instant pour retrouver l’autre étendu inerte, la bouche ouverte et les yeux exorbités, en travers d’une porte. J’ai une photo de lui vêtu d’une toge et assistant médusé à la tombée d’un rai étincelant sur une petite colonne de style antique. Jean-Louis avait un don prodigieux de mimétisme. Il pouvait se transformer en n’importe qui, s’approprier n’importe quelle voix ou attitude. Il samplait les gens avec une aisance déconcertante, un sortilège. Il dessinait et calligraphiait à la perfection, photographiait méthodiquement les astres, les éclipses.

Il était tout de vérité franche et donc il lui fallait ordonner le monde selon ses moyens propres, sans faire l’économie du travail sur soi que cela implique, délaissant les poncifs sociaux, tribaux dans lesquels la plupart tentent alors déjà de s’illustrer, good boys ou rebelles… il n’était ni l’un ni l’autre, plutôt aspiré tout entier dans une spirale de créativité. Chaque lettre de son alphabet vital devait être taillée et mûrie avec soin.

La veille du 14 Janvier 1990, tandis que je le quittais très tard, il m’a retenu d’un geste derrière le portail. Sa maison était située dans une partie à l’écart de la ville, désolée à ces heures-là. Il avait cru voir quelqu’un de louche approcher au loin et préférait attendre en retrait que ce quelqu’un soit passé. Figés, nous avons patienté une petite éternité silencieuse, les yeux dans les yeux. Rien ni personne n’est passé.
Le matin suivant était le jour de son 21ème anniversaire. Il est allé gravir la Sainte-Victoire. Cette montagne l’attirait fortement. Elle avait brûlé l’été précédent et ressemblait à la Lune fichée dans le sol à deux pas de chez lui. Mais cette Lune-là, trop friable s’est dérobée sous lui et un ravin l’a pris.
Entre ce ravin et lui, le cercle parfait de vingt-et-une rotations terrestres.

J’ai refusé de voir le corps, d’opposer une enveloppe vide contre ce regard pénétrant de la veille. Et puis le cercueil. Cette inadmissible boîte avec lui mort dedans. J’ai encore tourné le dos. Dans la cathédrale, je me suis réfugié à l’orgue. Au cimetière pourtant, il m’a fallu voir la boîte descendre dans le trou.

Peu après, j’ai fait ce rêve : j’étais immergé dans une baignoire non pas remplie d’eau mais de bandes magnétiques horriblement emmêlées. Des nœuds à défaire pour rendre audible la musique prise au-dedans. Jean-Louis est venu. Il a laissé couler sur moi une poignée encore de ces rubans noirs. Et c’était à moi de jouer.