Petites chansons du septième art #2 – Ride, ride, ride (Ryuichi Sakamoto – 1983)

Jack a trahi son frère. Il n’a pas bronché alors que son frère l’appelait à l’aide. Il a cédé à la terreur de se démarquer du corps social, n’a pas su s’opposer à lui pour protéger l’extension de son propre sang : son propre frère, pris au centre d’un typhon hurlant, dans la cour d’un pensionnat, humilié, violenté et sommé de chanter par toute une foule furieuse en uniforme de plus grands et plus forts que lui.

C’est vieux comme le monde : ce garçon-là n’est pas pareil, il est trop excessivement autre, il est bizarre et surtout paraît si vulnérable, tant pis pour lui. Il aurait fallu risquer de s’aliéner le groupe, son adoubement et sa promesse de reconnaissance mutuelle pour prendre la défense de l’indéfendable, du trop différent, de l’antinomique. Jack n’a pas pu, et sa vie a basculé sur la crête d’une petite chanson.

Nous sommes dans le film Furyo, de Nagisa Oshima.

Sing !Sing !Sing ! dégorge brutalement le groupe qui a poussé l’enfant incriminé sur une estrade, comme pour l’exécuter. L’assemblée bombe collectivement le torse, terrorise et met au défi la petite voix d’ange, laquelle tant lui fait horreur parce qu’elle est singulière, minoritaire. He’s one of those ! aboient-ils. Those les pas-pareils, those ceux-là qui jurent trop avec la norme et doivent être sacrifiés pour assurer la cohésion du groupe, entériner sa puissance majoritaire, voire même justifier son existence. Défends-toi minable ! Alors, acculé, comprimé, violé, le frère de Jack chante.

Mais aussitôt, les visages se figent, les vociférations s’étranglent complètement, il y a glaciation. Pour quelques instants miraculeux, la petite ligne de voix si nue paralyse le typhon. À vrai dire, l’enfant ne chante pas : il passe dans le chant. On dirait que sa personne se brise et se consume dans cette mélodie qui lui a été arrachée de la sorte.

Et dans le même temps, Jack, lui, demeure hors-cadre, imperceptible. Il n’existe déjà plus, aspiré qu’il est à son tour par le vortex de la petite chanson qui scelle son impuissance, sa trahison et l’enterre vivant.

« Il n’a plus jamais chanté une seule note après ça » rumine-t-il des années plus tard. Et cette ultime poignée de notes a formé la prison de Jack, cette indéverrouillable cellule mentale qui a fini par donner une cellule réelle : en 1942, Jack est prisonnier de guerre à Java. Il a jeté son corps perdu dans le chaos. La petite chanson qui hante, la petite chanson-cellule et gouffre de remords a précipité son corps perdu dans les affres rédempteurs de la guerre. Elle a fondé en lui le rejet viscéral de toute soumission possible à toute injonction possible. Jack est devenu le type même du rebelle forcené qui n’a plus rien à perdre, lequel, jusque dans le camp de prisonniers, défiera toute forme d’autorité avec une détermination surnaturelle, jusqu’au bout, jusqu’à la torture, l’isolement par le cachot et la mise à mort.

Cette chanson de trois fois rien où le temps s’est comme sclérosé a agi à la manière d’un convertisseur tragique, de la trahison initiale jusqu’au châtiment recherché et provoqué par celui-là même qu’elle obsède, qui a fini par se trouver réduit à elle, rongé de l’intérieur par elle. Elle ne l’a plus jamais lâché. Elle contient la résonance infinie de cet appel au secours fraternel auquel il est infiniment trop tard pour répondre. La chanson actualise sans cesse l’irréductible décalage d’un trop tard délétère. Petite boucle de temps cristallisé qui a soumis tout le reste dans la conscience d’un homme. La musique, et peut-être même avant tout sous sa forme la plus simple, possède le pouvoir de créer de telles boucles où le souvenir enclos conserve intacte son intensité sensorielle, laquelle n’en finira plus d’entrer en collision avec les affects du présent.

Les mots que remue sempiternellement la petite mélodie lui conseillent pourtant d’aller de l’avant : « Va, va au travers du jour, va au travers de la clarté lunaire, au travers de la nuit, parce que loin, dans la distance, le feu brûle pour qui a longtemps attendu ». Mais pour Jack, ce feu là, ce feu extrême converge en fait avec la délivrance par la mort, une mort quasi-christique.

Enterré jusqu’au cou, ainsi abandonné à la brûlure continue du soleil pour cause de son insubordination majeure (avoir embrassé Yonoi, le commandant japonais du camp, afin d’interrompre une décapitation de prisonnier), Jack rejoint, en rêve éveillé, en un cottage idyllique, son frère demeuré un éternel enfant. Au beau milieu d’un millier de fleurs subtilement floues, Jack s’agenouille pour faire la paix. Don’t apologize lui dit sobrement ce petit frère onirique fabriqué par lui dans l’enceinte de la vision délirante qui parachève son supplice. L’enfant semble ailleurs, puis attire son attention sur une plante qui ne fleurit que tous les cinq ans et, enfin, entonne pour lui one more time le petit air qu’il avait inventé et où tout s’est envenimé en s’y arrêtant. Jack meurt, la chanson se tait pour toujours.

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